Résolument moderne
par
Lucien Francoeur

Arcade, Montréal, printemps 1982, pp. 21-24

"Il faut être absolument moderne."
Rimbaud

Je suis né à Montréal mais j'ai habité la banlieue jusqu'à l'âge de 14 ans. C'est précisément à cet âge que j'ai senti monter en moi l'irrésistible appel de la ville. A partir de ce moment, je n'ai pu comprimer le désir de quitter la banlieue, trop étroite d'esprit et d'espace, pour m'aller perdre dans les rues sauvages de Montréal. Mon errance dans la ville fut salutaire. J'y ai appris à mesurer le caractère propre de Montréal, la différence sui generis, par rapport à la banlieue et aux autres villes du Québec. En ce qui a trait à cette différence, j'aimerais citer un extrait d'un très beau texte écrit par le philosophe Michel Morin:

"C'est à Montréal que j'ai vécu et que je vis. Le reste du Québec m'est étranger, et de plus, je dois dire, indifférent. Je n'y suis pas plus chez moi qu'ailleurs à l'extérieur de Montréal, et il est d'autres lieux dans le monde, Paris par exemple, certain lieu de la côte ouest de la Floride, où je me sens beaucoup plus chez moi que dans quelque région de la province de Québec. Montréal ne représente pas pour moi le Québec, et je me trouverai là-dessus d'accord avec les nationalistes québécois, mais fort étroitement tout de même puisque j'en tire la conclusion opposée à la leur: Montréal ne doit pas représenter le reste du Québec. Montréal doit refuser la province, la provincialisation. (...) En ce sens, Montréal, à tous égards d'ailleurs, et pas seulement au point de vue de la langue, est beaucoup plus en rapport avec le reste de l'Amérique du Nord qu'avec le reste du Québec. Montréal, si elle le fut jamais, n'est plus la ville aux cent tours et gratte-ciel." ( 1 )

Ces quelques lignes définissent on ne peut mieux l'état d'esprit qui fut le mien, dès l'âge de quatorze ans, et qui a continué de l'être jusqu'à ce jour. J'ai toujours profondément ressenti les décalages social et culturel qui existaient, et existent encore, entre Montréal et l'ensemble de la province. Et c'est dans ce décalage qui a déterminé la direction de ma démarche créatrice, tant du côté de la poésie que la chanson. Dés le départ, j'ai voulu rendre compte de l'expérience qui avait été la mienne dans la réalité nord-américaine du rock'n'roll et des mille et une nuits montréalaises. J'ai vécu mon évolution créatrice dans les multiples expériences de l'éclatement rock et de l'errance urbaine. Je voulais que ma poésie traduise, de la manière la plus authentique possible - préférant la maladresse à la reproduction des modèles traditionnels, - l'intégralité de mon expérience urbaine. J'ai voulu transcrire la réalité concrète de Montréal ainsi que celle des autres villes par où j'étais passé: New York, Los Angeles, Nouvelle Orléans, Toronto, Vancouver, etc. Mon errance avait été déterritorialisante et, mon éclatement, deleuzien. J'avais préféré la thématique du continent à celle du pays, trouvant dans la première une mythologie fidèle à la réalité nord-américaine, celle d'un Québec moderne, "montréalais" plutôt que "québécois", c'est-à-dire urbain plutôt que rural.

Toute ma démarche créatrice a été axée sur l'illustration de cette spécificité de l'expérience urbaine: la modernité. En ce sens je me suis mis à dos les rétrogrades de tous acabits: nationalistes, régionalistes, folkloristes, etc. J'ai voulu éviter toute fausse représentation sociale ou culturelle. Je me suis présenté tel que j'étais, sans tenter de me créer une personnalité d'écrivain du pays, ce que je n'ai jamais été. Je suis un écrivain de Montréal et en ce sens je représente une des spécificités de la réalité québécoise. J'ai toujours voulu jouer franc jeu, dans les textes comme dans la vie de tous les jours. Dès lors mon écriture ne pouvait manquer de me ressembler, voire de me révéler intégralement. Il s'agissait pour moi de fuir l'exiguïté culturelle de la patrie, pour rejoindre la vastitude du continent. J'ai assumé cette rupture au risque d'être évacué de l'historicité littéraire du Québec. Je n'avais pas le choix: il y allait de ma conscience de créateur.

J'ai toujours voulu écrire dans le sens de l'américanité qui était le territoire de mon errance. Cette américanité on me l'a souvent reprochée, la trouvant néfaste pour l'émergence d'une identité québécoise conforme à une vague tradition folklorique. Nul autre que Gilles Deleuze n'a su mieux saisir cette américanité, dans ce qu'elle comporte d'authenticité et d'originalité:

"Il faudrait faire une place à part à l'Amérique. (...) Reste que tout ce qui s'est passé d'important procède par rhizome américain: beatnik, underground, souterrains, bandes et gangs, poussées latérales successives en connexion immédiate avec un dehors." ( 2 )

J'ai commencé par être un beatnik, en réaction contre le rock'n'roll aliénant d'Elvis Presley, pour devenir un moment un hippie puis, presqu'aussitôt, un rocker en réaction contre le hippisme stéréotypé des années '70. J'ai finalement muté en "rocker sanctifié" pour aller au bout de mon expérience déterritorialisante. J'habite maintenant un espace lisse, comme un caméléon, prêt à toutes les mutations, afin d'éviter toute cristallisation de mon imaginaire. Pour moi, l'Amérique c'était vrai hier et ça l'est encore plus aujourd'hui.

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( 1 ) Michel Morin, La tentation totalitaire, in Jonathan, avril 1982.
( 2 ) Gilles Deleuze, Mille Plateaux, Ed. de Minuit, Paris 1980.



© 2002 Ronald Mc Gregor & Christian Morency. © 2002 Contenu Lucien Francoeur.
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