Patrick Straram le Bison ravi

Le texte est de Patrick Straram le Bison ravi (tiré entre autres d'extraits
autobiographiques inédits). Quelques phrases en italique ici et là sont ajoutées
par Ronald Mc Gregor pour mieux envelopper le texte. L
e champ de ce texte gagne
du terrain constamment, par conséquent, cette langue de terre bio
sera mise à jour régulièrement.

"J'écris note à culture amour à jour et mots d'homme à homme de mots"
- Irish coffees au No Name bar


Le 12 janvier 1934, un peu avant 16 heures, il naît à Paris, dans le 15e arrondissement, près du Vel’d’hiv’ (Vélodrome d'hiver), petit-fils de Walter Straram, des concerts Straram. Walter est mort en novembre 1933 (dernier enregistrement à 48 ans de Bessie Smith et quelques jours après le premier enregistrement à 18 ans de Billie Holiday), demeuré célèbre pour des créations en France de Igor Stravinski et de Alban Berg et des enregistrements d’oeuvres de Claude Debussy et de Maurice Ravel... 1934: projet de la Cinémathèque française, composition du Quintette Club du Hot-Club de France, fondation de l’Orchestre symphonique de Montréal/le 10 janvier Duke Ellington a mis sur disque «Solitude»... [...] Né le 12 janvier... comme Jack London dont il "vit" la définition fondamentale: "La vraie fonction de l'homme est de vivre, pas d'exister."

À deux ans, l’enfant ne comprend pas que sa petite soeur déchire une locomotive en carton qu’il aimait plus que tout.

Il passe des heures à discuter de ce qui lui arrive avec un compagnon imaginaire, mais bien réels les interminables dialogues et polémiques au petit bureau du gamin de 4 ans.

De 5 à 6 ans, enfance et école communale pendant la guerre 1939-45 et l’occupation allemande de la France/il n’échappe que d’extrêmement peu à la mort, une première fois, lui seul, 6 ans, visé, en juin 1940, et une seconde en août 1944.

La plupart des idées morales qui orienteront plus tard sa réflexion et ses pratiques datent de cette époque, à la fois fertiles en expériences qui questionnent et traumatisent. Preuve irréfutable: à la Bibliothèque nationale du Québec, se trouve un calepin noir d'une centaine de pages où un très jeune Straram l'a rempli de dessins de guerre, de trains, de maisons en flammes, de pompiers, de bateaux, etc. Tout cela dérange.

Mara (sa grand-mère, tellement aimée, aux Haies de Bourdonné). Karl (son oncle, tellement aimé, avant et par delà sa mort en 40). «...visiblement un excentrique dans un monde très terne, le premier adulte qui justement ait avec moi des rapports d'égal à égal, le seul "parent" auquel je me sente irrésistiblement attaché, la première personne dont je comprenne qu'elle venait de mourir». Il a souvent subit les foudres de ses parents avec le nom de son oncle attaché aux vindicatives: «Petit voyou! Pauvre inconsciscient! Tu finiras comme ton oncle Karl!" Au même moment, je découvrais sa correspondance délirante et merveilleuse des États-Unis, où il avait eu la chance, peu commune à l'époque pour un jeune Français pauvre, d'aller et dont il rapporta en tout et pour tout... un chapeau de cowboy».

Deux ans en pension, près de Dreux. Vélo (Émile Idée, Marcel Kint, Fausto Coppi, Ferdi Kubler). Swing. Cendrars. «C’était après qu’à 10, 11 et 12 ans, j’ai disputé d’innombrables courses cyclistes... aux billes: avec des camarades, nous tracions à la main un circuit dans le sable ou la terre, où nous poussions d’une pichenette horizontale des billes, qui étaient autant de coureurs. Il y avait toujours dans mon équipe Idée/moi. Et je faisais souvent aux petits camarades le reportage des épreuves que nous disputions, déversant sur la course le flot à la fois technique et lyrique d’un "discours" qui l’expliquait et la "cultivait".»
Il découvre Django Reinhardt.
Il découvre Charlie Parker.

Le 4 octobre 1949, il adresse une lettre à Jean-Paul Sartre: «Vous avez écrit, pour mettre certaines choses au point, "L'existentialisme est un humanisme". Ce livre, je l'ai lu, je n'ai pas tout compris, mais j'en ai tiré de précieux enseignements. Lesquels? Si je ne me suis pas trompé, j'ai eu l'impression que vous tentiez par votre philosophie, d'attirer l'homme vers une chose primordiale: il doit être seul à faire son choix dans la vie, et il se façonne lui-même son avenir. [...] Je vous dirai tout de suite que j'ai choisi l'existentialisme comme philosophie, ou simplement comme morale.

Hiver 1949-1950: je quitte famille et études. Son père lui fait passer des tests avec des "psychologues", dont un Diel qui le marque beaucoup en lui donnant son livre «Psychologie de la motivation», et le laissant aller, à la condition qu’il ne demande jamais un sou. L’approuvant, "garantie" d’"autorité" nécessaire et suffisante pour son père, qui décide génialement de ne jamais lui donner un franc. «Décision extraordinaire, qui m’a évité tous les pièges où la plupart sont tombés.»
Il devient un "personnage" du Saint-Germain-des-Prés des premières années 50, au début de la fin [...].
Errance sur les quais, dans les rues, les bars, les caves de Saint-Germain-des-Prés. «Prévert (j’y fais connaissance avec Django Reinhardt, j’y vois Boris Vian et Adamov, Juliette Gréco, "Tabou" puis "Rose-Rouge", cafés, vagabonds, et je lis Blaise Cendrars et Henry Miller».
Kaki (allure à la fois et Françoise Arnoul et Viveca Lindfors, mais elle), le même soir qu’elle et lui, même âge, 15 ans, vont pour la première fois au "Carrefour", qui se suicidera avant d’avoir 20 ans, cette nuit qu’il revoit puis ne la revoit pas quelques heures plus tard. Passe ses journées à mendier rue DuFour jusqu’à ce qu’ils aient 5 litres de vin rouge à aller boire sur l’île du Veob [...]

«Je découvre les films de Jean Grémillon. Je rencontre Maria Casarès». Lecture de Jean-Paul Sartre. Lecture de Georges Arnaud. Algériens, Africains, musiciens, migrants. "Dupont-Latin", "Flore", "Deux Magôts", "Vieux-Colombier", "Club Saint-Germain", "Royal Saint-Germain", "Mabillon", "Saint-Claude", "Odéon", "Old Navy", "Bonaparte", "Pergola", "Rhumerie Martiniquaise", "Échaudé", "Civet", "Moineau", "Trésor". Il existe selon vagabondages. Lautréamont, "Chants de Maldoror", "Poésie". Céline, "Voyage au bout de la nuit". Artaud, "Pour en finir avec le jugement de Dieu". Breton, "Nadja", "L’amour fou". Michaux, "Lointain intérieur", "Épreuves, exorcismes". Julien Gracq, "Au château d’Argol", "Le beau ténébreux". [...] Jacques Blot. François Duck Seiler. Raymond Fol. Daniel Gélin. d’Dée. Brigitte Auber. Chantal Darget. Belle Marion. Feuillette. Orlando. de Pressac. Fedor Ganz. Pierre Brasseur. Jérôme Lindon.
Excès sans plus de cesse excessivement.
Il manque complètement de faire l’amour avec son premier amour, Line.
"Personnage existentialiste", c’est un traumatisé impuissant, qui charme énormément le plus souvent, mais sans baiser jamais.
Natacha... Sophie... Anne-Marie... Mickey ("Jockey d’Auteuil")...

Il travaille comme ouvrier agricole dans une commune organisée par un ancien de la Légion Ètrangère pour une cinquantaine d’enfants abandonnés ou orphelins.

Retour à Paris. Déboires, délires. Parfois, il va passer 2 ou 3 semaines chez sa grand-mère, dans une maison isolée en lisière de la forêt de Raubouillet, où lui sont garantis un paquet de Gauloises et un litre de vin par jour. Il marche dans les bois, il lit [...], il écrit.

Déplacements, parfois habiter, provisoires, à travers toute la France. Deux séjours à Rome.

«Quatre désirs/projets d’enfants qui persistent: conduire des trains (locomotives à vapeur), faire une carrière de coureur cycliste, être un batteur de jazz, écrire (dès l’âge de 8 ans) - le quatrième se concrétise et occupe mon vivre. [...] Celle ou celui qui veut en savoir, en sentir plus, n’a qu’à me lire, m’écouter. Comme je lis, comme j’écoute - le moment/événement peut inciter à être, se consumer au lieu de consommer. Question de style, selon une morale. Il faut vivre au lyrisme et critique, l’expression exposition du je dans son rapport d’amour à l’autre, au monde.»

Joyce. Musiques, arts plastiques, théâtre et cinéma le sollicitent et le passionnent. Il s’y investit corps et âme, et en investit de plus en plus et de plus en plus organiquement ses premières écritures. Mais en même temps se décide de plus en plus à même la vie quotidienne. "Intellectuel" bourgeois, mais en analysant "pratiques" qui précèdent la pensée suscitée.

Hiver 1951-1952: «Marthe, (allure à la fois et Lucia Bose et Lea Massari, mais elle/quel premier soir au bar au "Fiacre" rue du Cherche-Midi!) la femme qui me découvre l’homme que je me ferai devenir.» Elle a 36 ans et lui 18 quand elle en fait enfin l’homme qu’il va se faire devenir... Marseillaise et épouse d’un docteur qu’elle a quitté, mère de deux fils qui ont son âge, elle a été une Résistante avec un maquis de Francs-Tireurs et Partisans (parti communiste) dans le Vercors et est la couturière de la Cour Impériale d’Iran, voudrait qu’il travaille à un projet qu’elle a de "commune" dans un village abandonné en montagne près de Châtillon-en-Diois (Drôme)... [...]

Jean-Claude Guilbert... «Mendier litres de rouge rues du Four et des canettes, marcher rue Dauphine, s’installer sur quai hors du square du Vert-Galant au bout de l’Ile de la Cité, y boire, parler pensées, apprendre à vivre... Lire "Loup des steppes" et Georges Arnaud, relire Zola, Gide... Pokers...» Il rencontre Ivan Chtcheglov et Guy-Ernest Debord. Métagraphies.

Été 1953: découverte bouleversante/détériosante de "Au-dessous du volcan" de Malcom Lowry. Il sent maintenant aussi quelle écriture oser et comment la travailler... [...] Straram sera dit le Consul...
Il avait dit à une amie Lucielle (du Canada) d’aller en Espagne (elle part le matin où les journaux annoncent la mort de Staline), à Ibiza, il l’y rejoint, puis Barcelone, Costa Brava, Puerto de la Selva, y naît leur premier fils, Sacha (le 4 août).

Fin septembre, début d’octobre 1953, il est interné à l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard. «On m’avait arrêté boulevard des Capucines menaçant fonctionnaires respectables et vendeuses aguichantes, en pleine "heure de pointe", d’un couteau à cran d’arrêt [...] Pendant qu'on me gardait 10 jours au Dépôt de la Police Judiciaire, quai de l'Horloge, dont 5 au secret (et c'est ensuite en salle commune que je lus mes deux seuls volumes de Proust) - alors que la loi interdit qu'un détenu y séjourne plus de 48 heures - mes parents et un inspecteur, sans que je sois consulté, avaient décidé que ce serait la meilleure solution, m'évitant l'ouverture d'un casier judiciaire, automatique en France pour port d'arme prohibée...» À l'intérieur des murs, Straram ne s'ennui pas. Préparation de l'Internationale Situationniste avec Ivan Chtcheglov et Guy-Ernest Debord. Il sera le premier à s'en retirer avant d’en être exclu! "Potlatch"... «Une dizaine de semaines plus tard, déjà assuré d'un domicile grâce à Ivan Chtcheglov et sa mère, n'ayant plus besoin que d'un emploi pour obtenir mon "congé", j'écrivis un soir à Samuel Beckett.
Tatjana...

Le 6 avril 1954, Straram écrit à son ami Henry (nom de famille reste inconnu): «Pour l’instant, il s’agit seulement d’un départ pour Vancouver. J’aurais voulu passer par (illisible) et le Mexique. De Paris, rien à faire. Mon départ étant maintenant urgent, j’envisage une simple traversée Le Marre-Montréal.»

Fin avril à 20 ans: il quitte la France, (où il ne retournera qu’en avril 1973) dont l’écoeure la présentation à l’impérialisme en plein dépérissement le plus réactionnaire (et pas question que 18 mois de sa vie il soit un soldat, surtout dans une armée combattant le peuple algérien avec lequel il est entièrement, de coeur et de raison), pour la Colombie-Britannique, Lucielle devenue sa femme - mariage en Seine-et-Oise -, où naît leur second fils, Gilles, à Crescent Beach, puis l’Ile de Vancouver, Parksville.
Il est veilleur de nuit sur une scierie, homme à tout faire dans un hôtel, garçon de table dans une taverne, ouvrier dans la construction. Puis, à Revelstoke et deux ans en pleines Montagnes Rocheuses (Donald, entre chaînes Selkirk et Monashee), il tient tous les emplois sur des scieries, jusqu’à celui de marqueur des planches pour les ventes.
Marx. Freud. Jarry. Queneau. Stendhal. Camus.

Pendant l’hiver 1957-1958, il travaille, lui avec un vieil Amérindien, au défrichement préalable à la construction entre Golden et Revelstoke de l’autoroute transcanadienne, ce qui lui permet d’acheter un billet d’avion Calgary-Montréal, où il arrive en juin 1958, où il restera (sa famille l’y rejoindra à l’automne).

Le 14 juin 1958: arrivée à Montréal. Il loge au 407 Est rue de La Gauchetière - coin Saint-Denis, chambre 18. C’est là et alors que tout commence...
«Découverte de Henri Lefebvre. Découverte des poètes québécois (me manquent profondément Gilles Hénault et Paul-Marie Lapointe). Je vois beaucoup Pierre-Eliott Trudeau, qui publie un premier texte de moi dans "Cité libre" - novembre 1958». Il collaborera ensuite régulièrement, plus ou moins longtemps, à "Points de vue", "Vie des arts", "Situations", "Liberté". "El Cortijo". "Hutte Suisse". "Carmen". "Prog". Correspondant à Montréal pour les "Cahiers du cinéma" - chronique "Take one". «Je rencontre Gaston Miron, qui me découvre Québec et Bertold Brecht. Je vois enfin «The barefoot contessa» de Joseph Leo Mankiewicz (Ava Gardner, Humphrey Bogart).»
Il rencontre Jacques Hébert, Jean Vincent, André Payette, Hubert Aquin.
Peintre en bâtiment.
Novembre 1958: début d’une période d’approbation en tant que commis aux Services des Nouvelles de Radio-Canada. «Parmi les rédacteurs du Téléjournal: George Dor, qui me fait connaître Gilles Leclerc ("Journal d’un inquisiteur"). André Valois me découvre tavernes et Montréal la nuit. Grève des Réalisateurs de Radio-Canada (29 décembre). J’y suis en évidence, animateur de l’ARTEC libre, une infime section dissidente d’un syndicat qui, lui, a repris le travail dès le début... Ma période d’approbation est jugée insatisfaite, et je ne suis pas titularisé (seul employé auquel la grève des Réalisateurs coûte son emploi à Radio-Canada).»
Rita... Janou Saint-Denis. «C'est elle qui me fit lire la première fois Claude Gauvreau...»
André Valois le Caribou nictitant. Caro carissima.

Il rencontre (et dans chaque cas il voudrait inscrire aujourd’hui de très riches heures d’explorations, de scrutations, de dénégations, d’assemblages, de dits d’utopies, et comment lui s’y empreinte ou non/que peu importent ensuite démissions, refoulements, stérilités, ostracismes pour les masquer!?), il rencontre Paul-Marie Lapointe, Gilles Hénault, Roland Giguère, Norman McLaren (quelle estime il a pour cet artisan dont la moindre oeuvre suscite une nouvelle poétique appelant éthique!), Maurice Beaulieu, Gilles Leclerc, Guy Joussemet (pas question qu’il oublie), Arthur Lamothe, Hubert Loiselle, Jean-Paul Mousseau, Jacques Norman, Serge Garant, René Thomas (il s’occupe beaucoup, bénévolement, dès 1959, de la Montréal Jazz Society), Clémence-la-Magnifique-DesRochers, Édith Piaf (vénérée depuis si longtemps! quel choc, et il a son premier "scoop"! il se "souvient"), Guy Borremans, John Max, Victor Désy, Jean Gascon (ce monstre élisabéthain n’ayant de cesse qu’au Québec théâtre l’anime signifiance), Gilles Carle, Alfred Pellan, Marcelle Ferron, Pierre Mercure (ce précurseur d’une recomposition de la cité par la pratique d’événements culturels l’infléchissants organiquement, avant Drapeau en berne), Maryvonne Kendergi (que d’immenses travaux multiples mèneront à cet éclatement duquel sourdent ou surgissent ferments infinis en d’innombrables champs: la fondation en 1966 de la Société de musique contemporaine du Québec)... Marthe...
Il pense avoir trouvé au Québec des racines et un procès historique qui l’"engagent".
Il décide de ne plus jamais travailler que selon ses capacités, écritures, radio, télévision, cinéma, animation culturelle, dans une perspective de la libération socialiste du Québec.

Pour Radio-Canada, il fait une première émission de radio pour la série "À chacun son tour" et il écrit plusieurs fois "Une demi-heure avec... " (Django Reinhardt, Boris Vian, Samuel Beckett, les Bozos, les trains, le blues, etc.) puis des "Nouveautés dramatiques".
Il vit au 5681 rue Terrebonne.

Mardi le 8 septembre 1959, il est invité avec François Morel à l'émission télé "Conversation" pour parler de jazz.

«Louis Portugais et moi faisons "Cahier pour un paysage à inventer" qui paraîtra le 17 mai 1960, aujourd’hui une pièce de collection introuvable, une entreprise prémonitoire assez étonnante (dans lequel il écrit "L’air de nager").
Montreal Jazz Association. Le Beu qui rit. Je lis Maïakovski. Textes pour la radio, critiques et billets que je dis moi-même [...]; figurations ou petits rôles à la télévision. "Tea for one" dans "Écrits du Canada français" #6 (février 1960). Je rencontre Dyne Mousse. Je rencontre Pauline Julien. Je donne à Alain Stanké l’idée de "Écrits de la taverne Royal", tout un "flash" (dans lequel il écrit "Vingt mille draughts sous les tables"! Sortie en 1962. La Rodée, boulevard St-Laurent.»

Été 1960. «Fondation (le 10 septembre) avec le docteur Jean-Paul Ostiguy du Centre d’art de l’Élysée, premier cinéma d'essai au Québec et premier cinéma "centre culturel" à une époque où l'on ne parlait pas encore de centres culturels, que j’anime et dont j’assure les relations avec média d’information et organismes culturels (jusqu’au 11 février 1963).» L’événement charnière, après le "Refus global" en 1948 et avant "parti pris" fin 1963, pour un changement radical du culturel et du social au Québec (l'Élysée foyer sans précédent alors pour cinéphiles et cinéastes: pour la première fois on voyait des Bergman, Antonioni, Mizoguchi, Rivette, aussi bien des Keaton, Eisenstein, Dreyer, von Stroheim, Lang, Welles, journées d'étude, rencontres d'information). Le marché du cinéma à Montréal est entièrement changé, irréversiblement, distribution et exploitation des films, publicité, information, critique, Censure (même si après 1970 il y aura régression ne cessant de s’accélérer). Festival international du film de Montréal, en août, et en octobre, revue "Objectif" (Robert Daudelin, plus tard Cinémathèque québécoise, dont il sera le Héphaïstos blue monk saisissant et insaisissable, quel bonhomme!) naissent au même moment.
Aussi à l’Élysée, première boîte à chansons à Montréal, "Le Chat noir", fille de "La Butte à Mathieu" à Val-David / y chante Pauline Julien, Clémence Desrochers, Raymond Lévesque, où affrontent pour la première fois le public montréalais Gilles Vigneault, Yvon Deschamps, Jean-Pierre Ferland, Renée Claude, Marie Savard. Ont lieu aussi des expositions de peinture, dont la première du magistral Germain Perron. Et combien y auditionnent aujourd’hui des "stars" de la chanson ou du show-business? La nuit il fait entendre des disques de jazz les plus récents alors inconnus. Dérives... on mesurera un jour ce qui a pris corps là... /... comme ce qui a pris corps à l’Asociacion Española - Sherbrooke Ouest coin Aylmer - de Pedro Rubio Dumont, où va avoir lieu alors et des années durant le plus vital de son vivre d’exilé nomade...
Le 11 octobre, il adresse une lettre à chacun des rédacteurs en chef des "Cahiers du Cinéma", de "Cinéma 60" et de "Télé-Ciné". Au début, il explique en quelques lignes la situation du cinéma au Québec, donc parallèlement, la culture québécoise en générale: «Un récent Festival du Film à Montréal a démontré qu'il existait un public désireux de voir des oeuvres contemporaines et adultes. /Ceci modifie sensiblement un cinéma généralement apprécié et souligné partout dans le monde, le public canadien était prétendument incapable de s'intéresser à la production de qualité d'où qu'elle vienne. Organisation bourgeoise d'une pensée qui concorde avec un capitalisme et un état d'esprit adapté au catholicisme féodal préservé ici, retard des "élites" trop vite satisfaites d'une conscience privée qu'elles craignent de confronter aux cultures actuelles, etc. - autant de "raisons", découlant d'un seul fait: l'aliénation d'une société se complaisant dans ses conflits. /Parmi ces raisons: l'absence de toute critique - donc d'une information et une culture indispensables. (Le critique ici n'étant que l'agent de commanditaires ou d'organismes sans lesquels il n'y aurait pas de journal.)»
Gilles Groulx. Roger Vailland.
Il rencontre Jean Antonin Billard (pour longtemps), Jean-Marie Bédard, Michel Chartrand, Pierre Vadeboncoeur, rené bail, Vittorio, Pepin’, Jean-Paul Martino, Maurice Dallaire, Gaétan Fraser, Robert Gadouas, Pierrot le fou Léger, Germain Perron, Monique Dussault, Rosette, Kittie Bruneau, Rita Letendre, Serge Lemoyne, Cornelier, Roussil... Luce Guilbeault...
New York.
Il est "certifié" citoyen canadien le 31 août 1960.
Dans "Liberté 60" (#9-10), le poète Jean-Guy Pilon ne mâche pas ses mots sur des intellos à la Patrick Straram et de l'International Situationniste: «Il faudra pourtant en finir un jour avec ses pseudo-intellectuels d'une fausse avant-garde qui en sont encore à se montrer "leur pipi". Quand on s'embarque dans une "Critique pour une construction de situation", on risque d'aller loin, surtout avec le timonier P.S. qui y publie des textes refusés ailleurs sans se demander si ses petits écrits n'auraient pas à cause de leur audace, mais tout simplement parce qu'ils sont insignifiants et pitoyables. Ce cahier nous prouve encore une fois qu'ici la bêtise trouve toujours des drapeaux pour crier à la persécution".
L'avenir lui prouva que non.

1961: avec "Une femme est une femme" découverte du cinéma de Jean-Luc Godard.
Il rédige du 19 au 25 novembre, "Vingt mille draughts sous les tables" pour "Écrits de la taverne Royal".

1962. Février: Écrits de la taverne Royal.
Voyage trois semaines à Moscou, Kiev, Leningrad. Il découvre Raymond Devos.
Directeur pour deux numéros de la revue "Situations". Collaboration (parlant cinéma) au "Nouveau Journal" puis au "Devoir". Il fait venir à Montréal Alain Resnais. Frantz Fannon. Patrice Lumumba. Amilear Cabral. Ben Barka.
Il choisit que épouse et enfants habitent un appartement (dont il paiera le loyer jusqu’à la fin de 1967) et lui un autre (lui d’abord le clocheton rue Chomedey - au 1415, appartement #4 - près le Forum, chaque jeudi "open house")... «Mon premier appartement d'homme seul à Montréal... et que je ne quitterai qu'au moment de mon départ pour la Californie le 4 janvier 68, près de l’épicerie du cher Bernier (je commandais ma bière du balcon). J’ai vécu là la pire misère, des fêtes magnifiques, d’insensées aventures amoureuses, l’amour avec le cactus-ookpik, mes premiers travaux d’écriture et de radio au Québec... Cet appartement minuscule des plus géantes extravagances était entre 4 rues contenant l'entièreté d'un bourg...»
Il rencontre Claude Gauvreau, Paul Chamberland, Denis Vanier, Claude Péloquin, Michel Garneau, Claude-Luc Breuer.
Fréquente André Major.
Le 7 juillet, il planifie un voyage éclair en France. Il rédige une lettre à Guy-Ernest Debord, son ami cofondateur avec lui, de l'International Situationniste. Sa crainte de se faire appréhender par la police, suite à son départ de la France afin de ne pas faire son service militaire, fait de cette lettre, un bijou de lecture. Il en vaut la peine de la citer au grand complet: «Salut MESSAGE IMPORTANT Il est possible - pas sûr mais possible - que je profite d'un voyage en Europe approximativement du 15 au 30 juillet pour tenter de passer une semaine à Paris. Auquel cas j'ai besoin de toi - et du secret le plus absolu. Si je peux faire escale à Bruxelles ou à Genève, je m'inscris à l'un des hôtels de l'une ou l'autre ville, où je laisse valise et passeport. Je te téléphone immédiatement, et tu viens me chercher en voiture. J'ai à ce moment-là comme papier d'identité un certificat de citoyenneté canadienne, mais sur une des faces duquel il est noté que je suis né en France. Il faudra donc décider, selon les vérifications faites aux postes-frontières franco-belge ou franco-suisse, si je serais en voiture avec toi, ou planqué dans le coffre. Une fois à Paris, j'ai besoin d'un domicile où personne ne me pensera, ou bien d'un circuit de six ou sept hôtels sûrs, dans lequel la vérification d'identité n'amènera pas d'intervention auprès de la police. Une autre solution serait que je puisse me servir d'une fausse pièce d'identité, me permettant de ne jamais laisser mon vrai nom dans aucun hôtel. Au bout sans doute d'une semaine il faut que tu puisses me reconduire en voiture, visiblement ou non, à Bruxelles ou Genève. /Tout ceci est mûrement réfléchi. Les exemples abondent de Français naturalisés Canadiens et qui, au bout de plusieurs années, retournent en France pour une semaine ou deux, mais furent appréhendés dans les 48 heures, et incorporés dans un bataillon disciplinaire. Par ailleurs, ce qu'expliquent mon conportement quelque peu tapageur et plusieurs textes non seulement "révolutionnaires" mais constamment très très anti-français, il est d'une évidence "frappante" que mon départ pour l'Europe est d'ores et déjà connu des divers services représentant ici le gouvernement français, qui ont prévenu Paris, et que mon intention de passer incognito par Paris a probablement été annoncée. Même si j'en ai peu parlé, cela pourrait déjà suffire - et à l'apogée d'une soirée très alcoolisée il y a un appel téléphonique Montréal-Paris à mes parents, auxquels j'ai candidement expliqué ma prochaine visite possible en fraude!... Il s'agit donc d'opérer extrêmement prudemment. Je compte sur toi pour être renseigné, ne souffler mot de quoi que ce soit à qui que ce soit, et te tenir sur tes gardes en prévision d'un appel. /Si je décide de venir, dans les trois ou quatre jours qui précéderont cet appel de Bruxelles ou Genève, tu recevras un mot ainsi rédigé:/«DOUCEUR DE VIVRE EXISTE ENCORE. AURELIEN. »/Si je décide de renoncer à l'aventure, tu recevras un mot ainsi rédigé:/«PARIS NOUS APPARTIENT, MAIS LES VOYAGEURS DE L'IMPÉRIALE VOIENT CLEO DE CINQ A SEPT. HARRY DICKSON. »/Ceci pour les toujours possibles fouilles d'un courrier international, et parce que le mot, selon le temps disponible, peut être un télégramme. /Si tu es trop occupé pour t'occuper du passage ou si tu as besoin d'aide, veuilles contacter un ami, le seul, auquel tu expliqueras avec tous les détails nécessaires le travail à faire: [nom, adresse et numéro de téléphone] (si personne à cette adresse, sans donner d'explication demander adresse et numéro du dit [nom] à l'un de mes parents: ELY-36-87, de préférence, ou INV-84-13). /L'amie, qui travaille au Centre, en qui je pense pouvoir avoir confiance, à laquelle je donne ce message part pour Paris demain soir et te le remets de la main à la main ou le poste dans Paris. Ne pas m'écrire à Montréal. /Voilà - je pense n'avoir rien omis. /A toi de jouer lorsque je fais signe - et pas de connerie, l'affaire est trop risquée. Merci d'avance. /Donc peut-être à bientôt,/et sinon je t'écris lorsque de retour à Montréal. » Straram n'est jamais allé en France cette année-là.
«Je vois beaucoup de films de Murnau, Dreyer, Dovjenko, Vertov, Keaton, Hawks, Mizoguchi, Buñuel. L’ASOCIACION ESPAÑOLA, PEDRO RUBIO-DUMONT. »

Début 1963: «Je suis dans cette chambre, dans une ruelle entre Stanley et Drummond, au-dessus de Sherbrooke» écrit-il à Patricia Nolin le premier janvier.
Les propriétaires [dont M. Georges Parent] enlèvent au docteur Ostiguy l’Élysée, et me congédient après que je leur ai montré six semaines comment le faire fonctionner.
Eté 1963: «Mon programme à CBF, Radio-Canada: "Cinéma mon amour" (13 demi-heures). Collaboration à "Cité libre" de Pierre-Eliott Trudeau, puis premiers textes pour "parti pris", dont je deviendrai secrétaire à la rédaction en 1965. Je lis Jean-Jules Richard.»
Il est dans "À tout prendre" de Claude Jutras, qui sera montré en 1963, et dans "Fabienne sans son Jules", titre de lui, dont il est responsable, avec son amie Pauline Julien, que son camarade Gilles Groulx le Lynx inquiet termine pour Jacques Godbout, le film sera primé au Festival du film 16 mm à Évian en 1965.
Shakespeare. Molière. Diderot. Rimbaud.
Jean Grémillon. Luis Buñuel. Luchino Visconti. Joseph Leo Mankiewicz. Jacques Tati. Chris Marker.
22 août - il propose dans une lettre au maire Jean Drapeau, de fonder/être responsable d'une Bureau de coordination des spectacles. «Cinémas, théâtres, galeries, musées, certains cabarets côtés même, association musicales, syndicats d'auteurs et acteurs, journaux, etc., n'auraient qu'un coup de téléphone à faire ou une visite à rendre pour s'informer de la date la plus appropriée à laquelle "avoir la vedette", sans qu'un concurrent enlève la moitié du public possible, lui-même pendant l'autre moitié." Ajoutons que le maire avait d'autres projets pour sa ville.
Il est de l’aventure décisive "parti pris" dès fin 1963 et début 1964, puis, après une éclipse que d’autres ont imposés, il y publie chaque mois sa chronique "Interprétations de la vie quotidienne", étant aussi secrétaire à la rédaction de début 1965 à fin 1967. La publication a son bureau au 2135A rue Bellechasse.
Le 28 décembre, il est hospitalisé pour quelques jours à l'hôpital Jean-Marie Vianney (6335 est Jean-Talon, Montréal - chambre 34) souffrant d'un malaise quelconque.
Le 30, il note dans une lettre: «situation déplorable».

«1964: je rencontre Miliscka Ryerson la cactus-ookpik. Je lis Simone de Beauvoir. Cinémathèque Québécoise. Mon programme à CBF, Radio-Canada:"Vivre sa vie" (18 quarante-cinq minutes - interviewant pour la série "Les livres qui vous ont fait... " Jacques Soustelle, René Lévesque... ) Je rencontre Jean-Marc Piotte. Je lis Marx, Lénine, Mao, Fanon. Je rencontre Denise Boucher. Découverte des films de Jean-Marie Straub.»
Il rencontre Derek May et Leonard Cohen, Pierre Vallières et Pierre Foglia.
"La Catalogne", "Rodéo". Véronique Helen:"Esquire". "Harlem Paradise". "Black Bottom". Louise. Diana. "Novo Rex". "Casa Loma Jazz Hot". "Jazz Worshop".
Il rencontre Marion Brown, Jazz libre du Québec - établi au 25 est rue St-Paul - puis l’Atelier du Jazz, rue de la Montagne, près taverne Novo Rex.
Il partage momentanément un grand appartement avec l’illustrateur Vittorio.
John Coltrane. Ornette Coleman. Eric Dolphy. Cecil Taylor. Archie Shepp. Albert Ayler. Thelonius Monk, etc.
Dostoïevski. Kafka. Leiris. Bachelard. Bataille. Barthes.
New York. "Five Spot", la Bowery, Lincoln Center.
Disques: Dylan surtout, Beatles, Doors, surtout Rolling Stones (Les Rolling Stones? Il y a ceux qui comprendront, et ceux pas. Il y a ceux qui entendent, et ceux pas). En fonds, Giotto et Velasquez, Goya et Courbet, et Rothko, de Kooning. Herman Melville et David Herbert Lawrence. Johan Van der Keuken, Robert Kramer. Luigi Nono. Michel Portal. Françoise Sullivan. Françoise Joubert.

Avec son vélo Torpado 8 vitesses 8586 acheté de Gilles Groulx, Straram réalise un rêve: à l’aide de ce dernier, il remporte en 1966, la Course des Journalistes à L’Onium Corneli de Montréal (dossard #29) - il se détache seul du peloton dès le premier tour. «L’effort accompli ce jour-là et ce que j’éprouvai, je le raconterai un jour. Qu’il suffise de dire ici que rouler en bicyclette procure une intensité, physique et mentale, que, personnellement, je ne connais autrement que dans l’amour, dans un certain gestuel en écoutant certaines musiques très "parti", dans écrire.» C’est la seule médaille qu’il n'ait jamais gagnée.

1967: critique cinéma à "Magazine MacLean" (3 ans - rubrique "Films à venir"), "Sept jours" (50 semaines - où il fait parfois aussi des articles à propos de jazz), "TV-Hebdo" (une trentaine de semaines). Il propose et inaugure la toute première chronique mettant en relief quelques-uns des films présentés chaque semaine au petit écran par les stations de télévision de Montréal.
Il rencontre Agnès Varda/plus tard tant d’autres rencontres, rue Daguerre, d’autres lieux, échanges...
Il rencontre Michel Auclair/plus tard tant d’autres rencontres, rue Montaigne, d’autres lieux, échanges...
Il pense Roger Blin. Il pense Maria Casarès. Il lit Paul Nizan. Il lit Armand Gatti. Il entend musiques de Edgar Varèse, Jean Barraqué. Il voit et parle films de Jacques Leduc, Denys Arcand. Edgar Allan Poe. George Bernard Shaw. Octavio Paz. Alejo Carpentier. Henri Bosco. Cesare Pavese. Pierre Klossowski. Pier Paolo Pasolini.
Michel Delahaye. Jean-Pierre Léaud. Dusan Makavejev. Pierre Schaeffer. Fritz Lang. Jean Duflot.
Mais cet ex-centrique, en quête sans jamais de cesse de ses différences et celles des autres, qui ne supporte ni banques et multinationales ni appareils directeurs et majorités silencieuses, ni législations ni institutionnalisations, ni spécialisations ni consommations, ni codes ni modes, fidèle avec rigueur, et lyrisme et ironie, à des sentiments et des idées que de plus en plus infléchissent une curiosité et une attention qualités pour lui fondamentales de l’être, et inséparables d’un style, on s’en méfie de plus en plus, de plus en plus on l’empêche.
«Puis plus rien. Je dé-range».
Il se retrouve sans travail aucun, son radicalisme et sa québécitude lui ayant fermé toutes les portes les unes après les autres.

Il est invité en Californie, qu’il y écrive au lieu de se détruire à faire le Don Quichotte. (Si besoin il y a moins discutable que celui d’hypothèses d’idées, dans son cas il est tout trouvé: son alcoolisme. Même si le même, à d’autres, loin de les desservir, donne un cachet très apprécié à leurs carrières. En ce monde des affaires qualifiées culturelles sans plus de scrupule, hypocrisies et bassesses ne dérangent plus, ce sont elles qui assurent promotions. Et s'il n’y a plus problème d’alcoolisme? Le patron des grands patrons lui dira: «La radio d’auteur, c’est fini, et ce n’est pas pour revenir jamais, aucun auditoire n’en veut plus!»
«L'obligation de m'arracher au Québec, de m'exiler encore une fois, puisque tous les journaux, les postes de radio, la télévision, l'enseignement m'y étaient interdits, le mal dégueulasse que cela fait, il n'est pas prêt de cesser, la plaie n'est paa prête de se cicatriser, chaque jour ailleurs qu'au Québec la rouvre, ça vous fouille jusqu'à l'os, il y a de brusques arrêts du coeur, de longs temps de nostalgie, de prostration, qui font vomir...»
Le coeur brisé, il abandonne amours, militer, l’Asociacion Española de Pedro, et prend le train pour San Francisco le 4 janvier 1968.

La côte ouest des États-Unis l'attire par sa chaleur et son entrain, mais plus tard, il dira de ce séjour: «Et je ne comprenais pas qu’en partant de Montréal pour la Californie je cassais ma vie.»
Il y découvre et analyse énormément, il écrit, il vit une mutation, une coupure, qui affermit sa volonté d’oeuvrer pour le Québec, dans une perspective, la même que celle de ses camarades les plus chers, Gaston Miron, Jean-Marc Piotte, Gilles Groulx le Lynx inquiet... [...]
Misère mêlé de courte période de bonheur et d’écriture, il écrit là-bas, son chef-d’oeuvre auto-biographique, "irish coffees au no name bar & vin rouge valley of the moon", qui sera publié en septembre 1972. Il préface, du 29 février au 3 mars 1968, le livre "pornographic delicatessen" de Denis Vanier, une des oeuvres maîtresses de ce dernier. L'écriture a pour titre, to a strange night of stone et est dédié à ses fils Sacha et Gilles.
Le 17 avril à Pierre-Eliott Trudeau, maintenant premier ministre du Canada, il adresse une carte postale pour soutenir son ami Pierre Vallières - "Nègres blancs d’Amérique" chez Parti Pris - emprisonné aux États-Unis suite à divers attentats.
"Documents" de Radio-Canada présente son émission Le jazz prend feu le 26 avril. Le toujours présent Michel Garneau est le narrateur.

Au Québec, "les Herbes Rouges" #2 (décembre 1968-mars 1969) publie le texte "Strange orange" qui aura des répercussions certaines dans le milieu de la contre-culture montréalais.
En 1969, dans un geste qu’il ne regretta jamais, il vole à Berkeley un des livres qui l’a le plus marqué,
"Écrits intimes" de Roger Vailland. Maintes fois, il citera des passages de ce livre dans ses écritures et sa correspondance. On le retrouve à la même époque dans la foule venue voir les Rolling Stones à Altamont le 6 décembre 1969, où le concert se solda avec 4 morts... Un de ces livres essentiels.
Folk-rock. Black Panthers. L.S.D. et mescaline. Je lis Angela Davis et George Jackson. Je lis Réjean Ducharme.
Au San Francisco International Film Festival 13, rencontre Dianne Carniglia, l?american Beauty of the purple sage.
Le magazine «Maclean» supprime la chronique "Films à venir" en février. Il recevait 75$ par mois.
Haight/Ashbury, Sausalito, Venice à Los Angeles, Berkeley, Oakland, mais surtout le ranch à Vati à Sonoma (19154 Arnold Drive), Vallée de la Lune (que de journées au ranch de Jack London à Glen Ellen à côté!)... Trois ans... Janis Joplin et Lightnin’ Hopkins, Buffy Sainte-Marie et Jimi Hendrix, Linda Ronstadt et Bill Evans... Buffalo Springfield, Grateful Dead, Jefferson Airplane, Neil Young,... Papillon et Cognac... Michelle... Joan... Tess... Joëlle (ah!)... Jean Genêt, manifeste pour Huey Newton... . Angela Davis... George Jackson... Piotte viendra y habiter avec lui trois semaines, "on the Bay", y faire un bilan... Wilhelm Reich. Richard Brautigan... Norman Mailer. Herbert Marcuse...

Le 1er septembre 1970, il revient à Montréal avec son amour Dianne Carniglia. Le 16 octobre suivant, à 5h du matin, il est arrêté à Cap-Chat en Gaspésie avec Gaétan Tremblay. Loi des mesures de guerre. Il fait 18 jours de prison à Ste-Anne-des-Monts et à Rimouski. "Ange pitou" d’Alexandre Dumas. Le 13 novembre, en prison en gare maritime de Québec, Dianne est déportée aux États-Unis. Trois jours plus tard, grâce à Gérald Godin et Pedro Rubio Dumont, il repart pour San Francisco avant de revenir définitivement à Montréal, le 15 janvier 1971. À Pointe-Claire, il va épouser Dianne le 22 avril, le seul moyen pour elle de revenir au Québec. Ça ne dure pas longtemps: «Ne pouvant supporter de vivre avec moi, Dianne a déménagé le 1er mai 1972.» Ils vivaient avec Serena, la petite fille de cette dernière.
Il connaîtra Thérèse, à laquelle il proposera un amour/camaraderie que pour la première fois il se croit capable de tenter (sept ans)... Anne... Ti-Zanne... Odette... Jean-Luc Godard et lui sont devenus des amis... Et François de la Panam Leygonie et lui, via le Gitan Babi qui les jurait faits l’un pour l’autre pour faire ensemble le Transsibérien... Et il y aura d’autres rencontres... Quelques-unes, quelques-uns... Une sorte de tribu/dont feraient partie, parmi quelques autres, plus spécifiquement, Henri Lefebvre, Jacques Rivette, Dominique Noguez, Michel Auclair, Annie Leclerc, Juliet Berto, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub...
De Beauvoir. Sarraute. Gramsci. Blanchot. Adorno. Eco. Derrida. Foucault.

1971. Des jeunes, que lui ne connaissait pas avant la Californie, le publient.
«Le 4 avril: Louis Geoffroy lance à l’Asociacion Española mon "En train d’être en train vers où être, Québec... ", peu après François et Marcel Hébert, des Herbes Rouges, publient "one + one/cinémarx et Rolling Stones", (on peut, on devrait considérer la publication de cinémarx et Rolling Stones comme un acte de guérilla, posé pour inciter le plus de Canadiens français possible à s'abonner aux Cahiers du cinéma. Un acte posé dans la perspective d'une libération culturelle et politique du Québec). Léandre Bergeron (avec la Cinémathèque québécoise), puis Victor-Lévy Beaulieu à l’Aurore...
Je rencontre Thérèse la Louve ironique, amour 4 qui dure toujours. Taverne Wilson - coin Parc et Laurier. Assisté social. La misère. Je rencontre Madeleine Gagnon. Lecture de Roland Barthes et de Francis Ponge.
Depuis 1972 je vais à tous les concerts de la société de Musique Contemporaine du Québec. Collaboration à "Presqu’Amérique" (du nº 2 du vol. 1 au nº 2 et dernier du vol. 2), "Ovo", "Hobo/Québec" (c’est moi qui donne le nom pensant Jean-Jules Richard, cet autre écrivain pour moi essentiel avec Hubert Aquin et Réjean Ducharme, trois de mes meilleurs amis), "La Barre du Jour", "Stratégie", "Opus International". Fait aussi d’innombrables pré ou postfaces.»
Il rencontre Lucien Francoeur, Roger des Roches, François Charron, André Roy, Philippe Haeck, Claude Chamberlan le Jupiter jubilant (Cinéma Parallèle et Festival nouveau cinéma), Philippe Gagnon, Dominique Tremblay, Plume Latraverse, Jean Jonassaint. Hélène Cixous, Christine Rochefort, Joëlle de la Casanière, Sylvie Roche, Monik Crouillère, Frédérique Collin.
Ce sont pour lui plus que jamais auparavant misère qui panique et maintenant Assistance Sociale qui épouvante.
Publication en septembre de l'important "irish coffees au no name bar & vin rouge valley of the moon", écrits de la Californie.

«1973: je suis de l’équipe qui fonde Conventum et Atelier d’Expression Multidisciplinaire - 1237 Sanguinet, avec les frères Gagné, André Duchesne, Régis Painchaud, Gilbert Langevin et Armand Vaillancourt) où j’anime des rencontres/questionnements et une fabrique d’écriture (atelier, le seul dont les 24 séances eurent lieu), allant aussi discuter dans cégep avec Langevin et Vaillancourt. Les deux derniers parmi les tout premiers qu’il ait connus en arrivant à Montréal.
Je rencontre Sylvie Gagné. La misère.»
Il rencontre Claude Vivier.
André Forcier. Manuel Scorza.
Annie Leclerc.
Trois opérations d’urgence, l’extraction d’une tumeur ulcéreuse et deux perforations du duodénum. Il se fait enlever d’un seul coup les dix-sept dernières dents qui lui restaient. Il lit Raymond Chandler, Dashiell Hammett, Mikel Dufrenne, Jean Starobinski, il écoute Joan Baez, Joni Mitchell, Béla Bartók, Luigi Dallapiccola.
"Hobo-Québec" publie son "Spécial Straram" - #9-11/63 p.
Du 22 au 16 novembre 1973. Premier processus d’écriture (80 pages) pour l’introduction du livre "Les grands spectacles" de Lucien Francoeur: "Métis & fleur bleue".

1974, 12 janvier: publication de "4 X 4/4 X 4" aux Herbes Rouges, #16. «Le livre sur lequel j’ai le plus travaillé, avec le plus d’intensité/densité, à la "composition" duquel et à la "lecture" duquel j’ai pris, je prends le plus de plaisir [...]» C’est aussi le dernier lancement de livre pour Straram. Novembre: publication de "Questionnement socra/critique" à L’Aurore.
Du 20 février au 16 mars 1974. Second processus d’écriture (30 autres pages) pour l’introduction du livre "Les grands spectacles" de Lucien Francoeur. Il y aura un autre processus d’écriture. L’ouvrage paraîtra à L’Aurore. L’introduction elle, ne paraîtra pas. L’éditeur originalement approché, Louis Geoffroy, la juge trop longue. «Le 14 juin, à la Galoche avec L.I.A.M.A. 4 et André Roy, j’interroge Louis Geoffroy l’obscène Nyctalope qui passe. Lucien Francoeur a refusé le texte pour son livre (?). Non, il ne m’a pas téléphoné. Mais n’était-ce pas à Geoffroy l’éditeur, pour lequel j’avais fait cette 3e écriture, de m’appeler, de me prévenir? Oui, il aurait pu m’appeler, dit-il, son attitude indiquant qu’il se dispenserait volontiers d’un emmerdeur comme moi. Le texte est ainsi inscrit dans la réalité quotidienne qu’il dénonce.»
Mi-mai. À la Résidence Saguenay de Jonquière - où il est invité avec Gilbert Langevin pour une activité parascolaire - un malaise frappe Straram. Il est conduit d’urgence au Centre hospitalier Jonquière/Arvida. «La douleur part du point, monte sous le thorax, enserre le coeur, coupe l’épaule... Je suis en sueur. Le mal est intolérable. Infarctus du myocarde?... Respirer me lacère le flanc, le coeur, la nuque.» Le docteur Champoux qui s’occupe de lui au centre hospitalier, le laisse souffrir atrocement de midi à 16 heures. Le docteur Ghislain Beaulieu arrive, radiographies immédiates: perforation d’ulcère à l’estomac. Démérol. Opération d’urgence. Le lendemain, dans la chambre 234, lit D, Straram se réveille. Armand Vaillancourt et Gilbert Langevin passent le voir. Il écrit des chansons et passe son temps à écrire des lettres et jaser avec les deux autres hommes qui partagent la chambre avec lui - Eugène Dallaire et Jean-Pierre Gauthier.
Il a pu bénéficier de l’assurance-chômage de juillet 1974 à avril 1975.
Puis, il est sans revenus. Il ne sait plus combien de temps il pourra tenir le coup.
Il découvre Gilles Deleuze (mais ne le re-découvrira que sept ans plus tard, et ce ne sera que dix ans plus tard que, parce qu’il ose le risque d’en prendre l’initiative, ils communiqueront/pour lui re-naissance).
Il aime Katherine Hepburn, Robert Mitchum, Jean Ferrat.
Il aime Marc Sol Favreau, Zouc, Gena Rowlands.
Il écrit parfois dans "La Nouvelle Barre du Jour", "Trajectoires", "Estuaire", "Dérives", "Temps fou", "Copie zéro", "Possibles"...

1975: «Madeleine Gagnon, Jean-Marie Piotte (qui écrivons ensemble "Portraits du voyage" - parution en janvier) fondons la revue "Chroniques", revue de critiques du culturel dans une perspective marxiste, dans laquelle il assure la rubrique "Le cinéma, bien, mais plus que le cinéma", de janvier à décembre. Je me retire au bout d’un an». Un certain maoïsme d’un sectarisme débile l’a incité à se retirer. Fin entreprises collectives. Publication en janvier de "la faim de l’énigme", son seul roman, à L’Aurore.
Alexandre Zinoviev. Pierre Clastres. Alberto Giacometti. Paul Jackson Pollock. Johann Sebastian Bach. Manuel Gerena. Gabriel Garcia Marquez.
Le 28 mai 1975, il apporte pour évaluation à la Bibliothèque nationale du Québec - sur St-Denis, les manuscrits de Portraits du voyage, Un écrire critique une érotique/politique, La faim de l'énigme, irish coffees au no name bar & valley of the moon et Questionnement/socra/cri/tique.
Trois opérations en 3 ans: retrait d’une tumeur ulcéreuse et deux perforations. La misère.
Publication en octobre de "Bribes 1/Pré-textes & lectures" à L’Aurore.
«À partir de 1976 (à fin 1978), "Cinéma/Québec" publie dans chaque numéro ma rubrique "Le cinéma, bien, mais plus que le cinéma" ([...] surtout, parce que le veut la chère Evelyn Dumas, après un premier texte: Luchino Visconti)». Textes pour "L’atelier des inédits" et demi-heures consacrées à Henri Lefebvre et à Paul Nizan à CBF/FM, Radio-Canada. Il habite au 5040 de l’Esplanade.
Publication en août de "Bribes 2/Le bison ravi fend la bise" à L’Aurore.

«1977: je rencontre Annie Leclerc. Découverte des films de Chantal Akerman. Je rencontre Marguerite Duras, Juliet Berto. Je lis Pierre Goltmer. 10 septembre: critique cinéma pour l’hebdomadaire "Le Jour" du nº 33 au nº 50, le dernier». Au quotidien du même nom, il avait envoyé chaque soir des billets au fur et à mesure des Championnats du Monde cycliste 1974. "Le Jour" arrêté le 16 janvier 1978. Il tente d’y dire cinéastes sidérantes pour lui Paule Baillargeon l’Antilope Altaïr, Léa Pool/comme il tente de dire en d’autres champs un Paul Méfano, un Robert Jaulin.

La misère, assisté social (235$ par mois). Collaboration critique permanente à "Cinéma/Québec" et "Chroniques", recherche d'un éditeur, écriture d'un "blues clair"...
Il rencontre Juliet Berto, Marguerite Duras, Chantal Akerman (amorçant les événements intégrales des trois à Montréal), Claire Lejeune l’Alouette qui crie pour sentir vivre (sa grande soeur volontiers).
«Je vois beaucoup Jean-Luc Godard. Je rencontre France Théoret. Plusieurs concerts de l’Orchestre Symphonique de Montréal (Mozart, Schumann, Berlioz, Mahler, Stravinsky, Varèse, etc.). Découverte des livres de Mikel Dufresne. Relecture de René Char, Michel Leiris, Jean-Paul Sartre, Siomone de Beauvoir (et de Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Diderot).»

Le 9 septembre 1978, commence à CBF/FM, Radio-Canada, "Blues clair" (titre de l’émission emprunté au Manouche guitariste et compositeur Django Reinhardt, dont il fera le titre de toutes ses écritures et interventions, puis celui, générique, de tous ses livres à partir de 1983, titre en tête depuis 1957), une heure de musique afro-américaine les samedi et dimanche soirs, situé historiquement autant que du point de vue du sens et du style, ainsi que dans ses rapports avec les autres formes d’art, et raconté comme l’auteur le vit/mise en ondes: Claude Ouellette, choix des disques et au micro: Patrick Straram le Bison ravi. L’émission tiendra l’antenne jusqu’en septembre 1979. Charlie Parker, Bud Powell, Thelenious Monk, Charles Mingus, Miles Davis, Steve Lacy, Sam Rivers, Art Ensemble of Chicago, Anthony Braxton, Olivier Lake, Julius Hemphill, Leroy Jenkins, Abdul Wadud, Air, George Lewis, David Murray...
(Claudette Dionne... Charles Dutoit... Susan Sontag... Luc Moullet... les films de Paul Vecdliali... les films de Maurice Pialot...)
Novembre-décembre 1978. Au Théâtre du Nouveau Monde: "Les fées ont soif" de Denise Boucher.
Il rencontre Anne Dandurand, Pauline Harvey. Curieuse amitié de Goupil. L’intéresse énormément, pratiques, parlers, Denys Lelièvre. L’intriguent et l’attirent "gentillesses" et "présences" dans leurs interrogations à propos de l’existence de Suzanne Gaulin et de Lucie Marion.
Il aime travailler avec Marc Kravetz et Danielle Blain... Et avec France Théoret et Alberto Kurapel...

Les détails sur la vie de Straram dans les années 80 se font rares.

«1980: écritures. Toute intervention, livre, texte pour la radio ou la télévision, lettre, article ou rubrique dans la presse, communication en public, tout désormais aura toujours pour titre, précédant un titre plus spécifique: blues clair. »
Misère. Assistance Sociale.

Il passe une semaine au service de toxicologie de l'hôpital St-Luc. Il se confit à Marguerite Duras le 14 mars. «J'ai commencé par une semaine au service de toxicologie d'un hôpital, ayant décidé que cette année je ne bois pas une seule goutte d'alcool, quelque événement je traverse, aucun alcool. Au sortir de l'hôpital, une femme que j'aime et avec laquelle nous vivions depuis près de 8 ans m'a annoncé qu'elle avait décidé qu'elle et moi c'était fini...»

Il écrit quelques semaines dans "Le livre d’ici "... Croix Bleue... Festival international des films du Monde de Serge Losique et Danièle Cauchard... Bibliothèque Nationale... (Le 21 août 1980, il vend 1353 feuillets dactylographiés et manuscrits pour la somme de 2706$) Conseil des Arts du Canada... Portneuf...
Jacques Brel et flamenco.
De Héraclite à Cortázar. De Dürer à Fromanger. De Monteverdi à Xenakis. De Murnau à Garrel.

1981. Sortie de l'anthologie de Laurent Mailhot et Pierre Nepveu, La poésie québécoise des origines à nos jours. L'entrée de Straram comporte quelques lignes. Notons: «Jamais conformiste, toujours excessive et éclatée, l'écriture du "Bison ravi" utilise tous les moyens (collages de citations, photos, références musicales et cinématographiques, fragments d'autobiographie) pour accuser le monde tel qu'il est et appeler la "vraie vie".»
Mai. Hospitalisation d’urgence à l’Hôpital Maisonneuve/Rosemont. Grâce à une Jacqueline magnifique (DeBelle, née en Belgique le 12 janvier 1941, au Canada depuis l’été 1952. Elle est pâtissière dans un magasin en dessous de chez lui). Le lendemain, Jacqueline, allant aux lavabos dans le couloir, voit à la porte de chambre du malade, un charriot avec les derniers sacrements! Le soir du 13 mai, il écrit dans une lettre qu’ il est atteint de “pneumonie double, pleurésie, pneumothorax.” Cas désespéré. Pourtant, après dix-huit mois, exclu de toute vie dans la vie de Montréal dans le monde (appuis assez inspirants de André Lamoureux), interminables drainages et deux interventions chirurgicales dans les cinq ou six heures chacune par le docteur Gilles Beauchamp la Main, le poumon droit enlevé et bronchiectasie à l’autre (le 30 décembre), il parvient, bien que complètement délabré, et déphasé, à réintégrer son appartement avenue Papineau (au 5051, #4) en décembre 1982.

Philippe Haeck décrit ce petit logis et son locataire: «Son appartement était [...] plein de posters, d'objets, de graffiti, de toiles, une espèce de labyrinthe-dazibas. Ses mains couvertes de bagues, sa tête souvent entourée d'un bandeau lui donnent l'air d'un chef amérindien ou plutôt de Buster Keaton déguisé en chef amérindien - vous l'apercevrez à la fin de La Dame en couleurs de Claude Jutra.»

Le 17 janvier 1983: incendie au rez-de-chaussé de l’immeuble au haut duquel il habite. Jacqueline la Laie ardente l’héberge à Longueil en banlieue. Avenue Papineau, le 8 avril: vandalisme et vols (les deux voleurs sont P.P et J.E.), entre autres d’un système de son et d’un millier de disques qui représentaient trente ans d’une existence dès lors annulée et qui lui étaient des outils nécessaires pour exercer son métier/en ce carnage, merci à "L’Échange" Ce qu’il traverse a résonnance György Ligeti. Ou François Jeanneau, Henri Texier, Daniel Humair. Maggiori. Roudaut.

Dans une lettre à [?], il confie son mal de vivre. «Tu ne peux pas savoir avec quelle désolation je t’écris dans un état d’épuisement que jamais je n’aurais pu imaginer tel. Nous finissons l’affaire: bris et retrait d’une côte et enlèvement de deux lobes du poumon droit. Convalescence. Une semaine après, clinique à l’hôpital: pneumonisé au poumon gauche. Cette fois, je vais mal...»
Il ajoute: «Comment, après dix-huit mois à l’hôpital Maisonneuve/Rosemont (chambre 560) et l’ablation du poumon droit, incendie, vols et vandalisme, qui me dépouillent de trente ans d’existence, je suis chassé de l’appartement p/4 avenue Papineau, comment je dois tout recommencer à zéro, complètement démoli, 50 ans - cherche emploi [...] un vandalisme sans bornes... Le coeur brisé... La tyrannie... Je ne sais vraiment plus du tout ce que je vais faire... [1983] L’année des communications/avec qui?» ...
Publication en mai de "blues clair :tea for one/no more tea" aux Herbes Rouges, #113-115.
Décès de son père le 28 août.

H.L.M., misère, Assistance Sociale, dislocation de tout l’être accompli jusqu’ici (plus que jamais être en devenir par son faire, dans désespoir espoir le seul authentique de vouloir "ensemble") [...] Aujourd’hui le corps délabré (poumon droit enlevé et bronchiectasie à l’autre, tout le côté droit très douloureux à cause d’ablation avec enlèvement de plusieurs côtes et hanche gauche et clavicules cassées, anorexie et anoxie, ne fonctionnant plus qu’au quart de ses capacités et énergies), assisté social travaillant pour radios communautaires et publications marginales, il voudrait bien que c’en soit fini avec lui [...] Le Bison ravi résiste s’assumant anarchiste apatride en errance en exile (la Catalogne au coeur)... Ole! Right on!
Berlioz. Moussorgski. Klee. Ernst. Keaton. Dreyer. Musil. Kundera.

6 mars 1984: "perte de connaissance", me casse le bras, humérus droit, dixit orthopédiste libanais Michel Fallaha: "fracture diabolique"...
En cet enfer et mon plaisir... le 4 avril 1984: "blues clair/quatre quatuors en trains qu’amour advienne" (titre original: «blues clair quatuor» = «blues clair/à l'écoute d'écritures»), avec André Tremblay, photographe, et avec mon exemplaire Bouquetine nietzschéenne Francine Simonin, peintre (Suisse habitant Montréal), éditions du Noroît /... parce que c’est de moi que je parle. Moi que la douleur accable et que le rire éclate, "ensemble"...
Depuis quelques mois (je viens de l’apprendre par un appel téléphonique de Gilles - son garçon - depuis la Colombie-Britannique, visite prévue en juillet) grand-père d’une petite-fille Clio dont la mère est Amérindienne. Ce qui me parcourt et me comble comme du Ma Rainey et du Gustav Mahler, du Lester Young et du Gilles Tremblay, du Lennie Tristano et du Micheline Coulombe Saint-Marcoux.
Mon nom n’est pas Patrick Straram. Mon nom c’est Patrick Straram le Bison ravi.

22 juin: narcisse, moi? et comment donc, très chères et très chers!... et précisément... hors chaires ou cercles de familles, cafés du commerce ou résidence, où s'élaborent stratégies perfides ou bien couvent phobies imbéciles et méchantes, amertume et haine qui dépriment, proclamant foi/loi l'amour d'autrui afin de se dissimuler la peur d'assumer son sujet et ses contradictions, et se répètent identiques, sans que rien jamais soit changé, échecs qui empêchent être, et nient prétentions grotesquement à la fois complaisances et "mots d'ordre" n'engendrant que mensonges n'engendrant que désastres qui anéantissent quels que soient subterfuges et simulacres pour se camoufler à soi-même et donc à l'autre... tentant gentillesse et proposant estime, plutôt que m'assurant propriété/pouvoir, ce sont amours et être radicalement différents, devenir, que je... voir écritures, passées, présentes, futures, qui disent fidélité à l'unique de se modifier au cours du mouvement qui le fonde dans les variations sur un thème qui l'authentifient dans sa spécificité et celle de l'autre et celles de toutes et tous... à moins qu'on "décrète" tout écriture le "cache" d'un "manque", et alors quoi faire, comment être?... Ce que je suis déçu, déçu... on a chance et souffrance qu'on se mérite... mais l'autre... tous attirails... moi-même... ce mal... tant aimer vivre et tout ce qui vit... tant espérer, tant essayer... quelle solitude... précisément... tant vouloir l'authentique en plein dans Mensonges dont on est responsable de vouloir... aimer... dire... solitude... éclat de rire...

28 juin: [...] cet esquintement... cette envie et cette idée d'écrire entrecroisements journal, souvenirs d'enfance, épousailles, critiques d'événements culturels... histoire, morale, angoisses, délires, utopies, désillusions, espérances, désespérances, vivre, écrire, l'autre, je... paroles sur liberté... seul moyen de questionner vérité...

Union des écrivains québécois. Union des artistes du Québec. Association québécoise des critiques de cinéma. Association québécoise des études cinématographiques.
René Char. Hermann Broch. Michel Serres. François Partant.
Colette Magny. Jeanne Lee. / Yvonne Minton. Jessye Norman. /Raimon. Gitanillos de bronce.
«Je voudrais que me filment Danièle Huillet et Jean-Marie Straub et me musiquent Betsy Jolas et Muhal Richard Abrams sur images de Maria Elena Vieira da Silva et de André Masson, y discuteraient avec moi et qui veut Sylvie Gagné, Carole Massé, Nathalie Petrowski, Véronique Dassas, Gordon Lefebvre, Claude Lévesque, Pierre Véronneau, Pierre Jutras, Antonio D'Alfonso, Pierre Glackmeyer, qui diraient pourquoi et comment et quand, faisant ce qu'elles et ils font, parole sur liberté...

Voici les événements principaux d’un vivre/écriture en plein gai désespoir, en plein jouir d’ex-centriques différences, refusant de jamais céder au Même qui réduit l’être à l’état de marchandise/consommateur, qu’ait lieu sans entraves pour les nantis de l’anéantissement le grand carnage humain...

8 juillet 1987: 466$ de revenus par mois. Résultat? Il cherche à vendre ses oeuvres d'arts: Armand Vaillancourt, Rita Letendre, Kittie Bruneau et des manuscrits inédits de Jacques Brault, Claire Lejeune, Vittorio, Adams, etc.

À son décès le 9 mars 1988, Patrick Straram le bison ravi partageait sa vie à Longueuil avec Jacqueline DeBelle (née le 12 janvier elle aussi!). Elle prenait soin de lui depuis 1984. Il préparait deux volumes: «Bribes 3: fragments d'écrires» et «Bribes 5: mon existentialisme marxiste».

Pierre Foglia lui rend "hommage" dans La Presse du lendemain: «Drôle d'artiste. Toute une vie sans concession, c'est long pour un show... Un sacré numéro de vieux cowboy, de don Quichotte de caniveau, d'alcoolo, de hobo, de bum... »

Aujourd’hui, exception faite de son apport à l’écriture (qu’on se rappelle la somme des citations!), l’animation radiophonique et la scénarisation, Patrick Straram le bison ravi reste un personnage à la dimension mythique qui aura marqué, indélébile, le mouvement contre-culturel de Montréal par ses critiques de littérature, de musique et de cinéma. Il n’aura jamais connu la gloire littéraire (du moins, pas celle recherchée par Claude Jasmin), malgré l’importance qu’il prend auprès de la nouvelle génération. Son oeuvre poétique, à la limite celle militante, reste une oeuvre forte et bien vivante que l’on se doit de découvrir. Ne serait-ce que pour suivre certaines étapes importantes de la contre-culture québécoise des années 60-70.
Guy Hache, dans sa préface à
"Écrits de la Taverne Royal", a quelques bons mots pour résumer Straram: «Il n’a jamais été à l’école des barbiers, c’est un gars qui pourrait se rouler une cigarette même devant le pape, il ne connaît pas la gêne, un garçon un peu gueulard, mais un coeur d’or.»

Et Pierre Vadeboncoeur: «Straram est un langage, comme Molière, comme n'importe quel grand vivant. Quand Straram est facétieux, il est grave. Quand il s'avantage, il se juge. Cet acteur est un homme. J'aime mieux cela que le contraire.»

Pauline Julien: «Pour avoir pris un bain en commun et lui avoir longuement savonné le dos, je peux simplement dire qu’il a la peau douce».

Rédaction/construction: Patrick Straram / Ronald Mc Gregor


EXTRAITS DE L'OEUVRE


strange orange


Filles-fleurs étrusques
soleils-éclatements
fruits de mer, herbes, grêles
de l'orange
de l'orange
du rock, un crabe, du pop'
elle n'arrête pas de travailler
pythonisse industrieuse
le scandale effarant du village-clinique
un sourire en écharpe sur un mal d'être incurable
qui lui donne cette beauté déchirée qui déchire
et rassure
à l'image
de la mitraille géologique étoilée
qu'elle plaque facile sur la laque
mais fallait le faire
le faire
bel oiseau noir
et femme du manuscrit trouvé à Saragosse
faite de vieille terre et de brumes de Pologne
et de canicule mexicaine
de Paris et de la Californie
et de tant de Haut Sauterne
;e délire allègre
l'ironie et les larmes en un même clin d'oeil de lune
à boire une terre plus promise jamais
la radio fonctionne même toute la nuit
dans le petit bungalow de la rue Olive
perché haut sur l'océan
bathyscaphe qu'elle remue d'étranges grouillements
une tendresse dingue
moulée
au long du long d'un rock qui fouille nerfs et tripes
ces éclats vertiges de guitatre électrique au coeur
des Beatles des Rolling Stones
du Paul Butterfield Blues Band du Jefferson Airplane
surrealistic pillow
le sommeil ce que vive?
et elle m'a fait un portrait The Doors
dans
de l'orange
de l'orange
couleur d'un perpétuel mourir
où nous échangeons d'étranges oranges d'étrangers
complices d'un exil à jamais
la Stellouchka mon hirondelle-tournesol
au long du Buffalo Springfield et de Country Joe & the Fish
et des Fugs et de l'Hour Glass
demain elle prendra un amant
et j'attendrai au No Name Bar
qu'elle surgisse une nuit
hurlée-hurlante de solitude
et trop d'alcool
et nous rêverons ensemble
de bicyclettes
de l'orange
de l'orange
Mamas and Papas et Mothers of Invention
ce qui est assez parfaitement merveilleux
pour un peu de tendresse être sentimental
quand le cirque fatigue puisque sans surprises
et se le dire en graffiti
Haut Sauterne "Strange days" tu sais de l'orange
as we run from the day
to a strange night of stone

et peut-être je dis mal cet accord bel
mais peut-être sont-ce les autres qui ne savent plus leur âme
brutes hystériques et petits épiciers des mensonges
acharnés à se désincarner
et le bungalow de la rue Olive
la Stellouchka mon hirondelle-tournesol
l'orange
l'orange
je le dis comme Godard dit comprenne qui voudra
comprenne qui
voudra

c'était le dit
d'un paradis
artificiel
un coin de ciel
mais moi j'y crois
folk-rock à moi
car tendresse jamais
n'abîmera le vrai

Haut Sauterne "Strange days" tu sais de l'orange...


poème extrait de la revue Les Herbes Rouges #2,
décembre-mars 1968-69, pp. 12-15.



Dialogue sur Patrick Straram
(inédit -
rédigé le 7 décembre 1963)


- Tu sais, tout le monde a peur pour toi.
- Sauf moi.
- Et tout le monde s'inquiète.
- Pas moi...

- On s'en fait parce que tu fumes, aussi parce que tu bois.
- Moi pas.
- il ne devrait pas!
- pourquoi?
- comment pourquoi? il se détruit.
- c'est son affaire.
- mais je suis son ami...
- alors tu devrais te taire.
- et s'il tombe malade?
- il se soigne.
- et s'il ne peut pas?
- on s'en occupera.
- qui? toi?
- oui.
- tu parles... !
- alors toi.
- tu vois!
- quoi?
- il faut s'en occuper!
- quand il le demande...
- et s'il n'a pas d'argent?
- il en trouve.
- et s'il n'en trouve pas?
- t'en fais pas, il en trouvera.
- où?
- mais dans ta poche, pardi!
- s'il n'a pas de travail?
- merde!
- c'est parce que je l'aime et toi pas.
- tu crois... ?
- oui.
- tu as tort.
- non; alors tu voudrais l'aider.
- l'aider?
- oui; lui donner de l'argent de temps en temps.
- bien sûr.
- ... et veiller à son bien.
- ça, non!
- tu vois, tu ne l'aimes pas.
- ...
- et s'il crevait?
- il crèverait.
- ...
- ...
- de faim?
- il ne crèvera pas de faim.
- qu'en sais-tu?
- puisque tu lui donneras de quoi manger! enfin!
- qui te le dit?
- toi.
- moi?
- moi.
- t'es drôle, toi!
- ...
- t'es dégueulasse!
- sais-tu que t'es royalement emmerdante?
- ça, alors!
- ...
- eh, bien, je ne le laisserai pas faire.
- veux-tu te taire...
- non, je ne le laisserai pas faire.
- sentiment très noble, très chrétien...
- ta gueule, toi!
- ...
- auto-destruction...
- et puis après?
- je ne veux pas, quoi!
- tu ne veux pas?
- non.
- pourquoi?
- parce que je l'aime.
- imbécile! parce que tu l'aimes!
- ...
- qu'il se détruise, qu'il boive, qu'il fume! qu'il fasse ce que bon lui semble!
et toi! toi, fais aussi ce que tu voudras... je l'aime beaucoup trop, moi pour
lui reprocher quoi que ce soit.

Source: Fonds Patrick Straram, Bibliothèque nationale du Québec.


BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE


En train d’être en train vers où être, Québec
(Montréal, L’Obscène nyctalope, 1971, 28 p. , 112 ill. , sous forme de journal tabloïd)

One + one/Cinemarx & Rolling Stones
(Montréal, Les Herbes Rouges, Coll. Enthousiasme 1, 1971, 109 p. , plus index)

Gilles - cinéma - Groulx le Lynx inquiet (avec Jean-Marc Piotte Pio le fou)
(Montréal, Éditions Québécoises/Cinémathèque Québécoise, 1971, 142 p. , 108 ill. , facsim. )

Irish coffees au no name bar & vin rouge valley of the moon
(Montréal, L’Hexagone et L’Obscène nyctalope, 1972, 251 p. , 84 ill. )

4X4/4X4
(Montréal, Les Herbes Rouges #16, 1974, 64 p. , 36 ill. )

Questionnement socra/cri/tique
(Montréal, L’Aurore, Coll. Écrire 2, 1974, 263 p. , 56 ill. )

Portraits du voyage (avec Jean-Marc Piotte et Madeleine Gagnon)
(Montréal, L’Aurore, Coll. Écrire 4, 1975, 96 p. )

La faim de l’énigme
(Montréal, L’Aurore, Coll. L’Amélanchier 4, 1975, 170 p. , couv. de
Jean-René Choquet)

Bribes 1/Pré-textes & Lectures
(Montréal, L’Aurore, Coll. Écrire 11, 1975, 150 p. , 71 ill. )

Bribes 2/Le bison fend la bise
(Montréal, L’Aurore, Coll. Écrire 12, 1976, 96 p. , 24 ill. )

Blues clair - Tea for one/no more tea
(Montréal, Les Herbes Rouges #113-115, 1983, 62 p. , 16 ill. )

Blues clair - Quatre quatuors en trains qu’amour advienne (avec Francine Simonin)
(St-Lambert, Éditions du Noroît, 1984, 128 p. , 17 ill. )

SUR LE WEB:


Une critique carrément tardive sur le seul roman du Bison ravi, La faim de l'énigme:
http://www.unites.uqam.ca/sve/Journapropos/mb/mb_janv99.htm



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