Il ny a pas de place au Québec pour Kérouac.
par Lucien Francoeur
Nuit Blanche,#30, décembre 1987 - janvier 1988
Je perçois Jack Kérouac comme un écrivain mineur dans le sens de Deleuze parle de littérature mineure chez Céline et Kafka, chez ces grands écrivains qui dans leur propre langue ont recréé une langue. Cest la démarche de Kérouac, cest aussi celle de Burroughs. Kérouac, cest un déviant, un transgressif, irrécupérable, mais cest un grand écrivain américain en rupture avec lAmérique puritaine. Il ny a pas de place au Québec pour Kérouac, ce Kérouac-là. Il y a de la place pour le Kérouac aux origines canadiennes françaises, faisant partie dun patrimoine, de la place pour une vision pessimiste de la démarche de Kérouac (je pense à lessai substantiel de VLB: je ne veux pas dire que cela nest pas un bon texte, mais cest une vision que je ne partage pas). Dans le nationalisme, il y a place à la récupération de Kérouac, mais pas pour lécrivain américain, déviant, déterritorialisé, rhizomatique, transgressif, rebelle. Kérouac nest pas un écrivain québécois mais américain; il a écrit en américain. Chaque fois quil utilise la langue française, il la fait comme Nietzche par exemple utilise le français, comme on utilise des mots dune autre langue pour mettre des brèches dans le texte.
Quand jai lu Kérouac à 18 ans, en plein mouvement hippie, jai été un peu déçu parce que je pensais être ramené à ce qui a engendré le mouvement hippie et jai tout simplement lu le roman dun gars qui part sur la route, va dans les montagnes, fait de la méditation et découvre lAmérique. Comme Burroughs et Corso, Kérouac échappe au folklore de la génération beat; Ginsberg lui est essentiellement un écrivain de cette génération, ce qui fait que dune certaine façon, cela prend un coup de vieux. Dans 10 ans, Ginsberg ce sera encore à la mode, mais parce quon voudra revenir vérifier ce quétait la génération beat.
©Lucien Francoeur |