Entretien Lucien Francoeur - Première partie
(suite)

Je pause longuement avant la deuxième question, la voici.

— Te considères-tu comme un écrivain majeur dans la littérature ? Lucien réfléchit — semble prendre ma question avec une approche prudente... Sur le chaud juke-box, un surmâle et une starlette s'embrassent à bave perdue. C'est beau, ça fait très Hollywood, donc pas très sûr si c'est une mise en scène...

— J'aime bien dire que je suis un écrivain mineur. J'ai une oeuvre qui est considérable, qui est consistante — 30 ans de carrière entre guillemets — je ne suis pas carriériste, mais j'ai 30 ans de production. Vingt quelques livres et une douzaine de longs jeux. J'ai publié en France chez de grands éditeurs : je suis connu, mais je ne suis pas reconnu à la mesure de ce que j'ai produit plus particulièrement ici dans mon pays parce que, bien que j'aie eu des prix et que j'ai été très médiatisé, tout ça fait partie d'une guérilla que j'ai menée dans le milieu. Mais si l'on prend par exemple les universitaires, les anthologistes, une certaine élite canadienne française, que Jean-Charles Harvey appelait « les demi-civilisés » — la gang de l'université Laval, Chamberland et sa gang, pas Paul, l'autre, les rétrogrades provinciaux, ils vont m'évacuer du corpus. Mais j'ai une oeuvre qui est importante : j'ai produit avec Denis Vanier, Patrick Straram et Louis Geoffroy — les Ginsberg, Corso, Kerouac du Québec, les textes d'une génération. Nous avons été occultés. Sauf que moi, contrairement à Vanier à Straram et Geoffroy, j'ai compris les médias, comme Gerry Rubin et Abbie Hoffmann, et je les ai beaucoup utilisés. J'ai oeuvré à différents niveaux comme la télévision, la radio, les commerciaux, j'ai fait beaucoup d'interventions publiques et l'on a l'impression que je suis un enfant gâté des médias, mais je n'ai jamais eu la reconnaissance, jamais eu le « front » de La Presse — du cahier Arts et Spectacles —, je n'ai jamais eu le « front » d'aucuns grands quotidiens de la province de Québec. Pourtant, on l'a donné à beaucoup de gens qui n'ont même pas fait le seizième de ce que j'ai fait. Moi, ce qui m'empêche d'être amer, c'est que je me réalise beaucoup, je prends un malin plaisir à déjouer les occultateurs, ceux qui tentent de m'évacuer et donc, je suis un guérillero, je mène un combat sans merci aux demi-civilisés de la province. Je suis reconnu en France, donc la postérité m'a récupéré même si on m'évacue d'une anthologie universitaire de Laval par exemple, j'ai fait l'Histoire et elle va reconnaître ça, tôt ou tard, d'autant plus que l'on sait, qu'à chaque siècle, les héros d'un siècle sont les oubliés du siècle suivant et les occultés d'un siècle sont ceux qui habitent les siècles suivants. Donc moi, je sais pertinemment que je serai quelque part reconnu par l'Histoire parce qu'elle se fait au-delà de ceux qui la trafiquent. À quelque part, je me serai payé la traite d'être visible malgré les barrages, malgré les tentatives de m'occulter et de me mettre sur la voie d'évitement. [ Dihah nous propose une tasse de café que nous suivons d'une affirmation, un autre bouton de sa chemise fait défaut. ] Donc... oui, j'ai une oeuvre importante et je considère que je suis un auteur important, mais je considère aussi que je ne suis pas un « grand » poète ou un « grand » écrivain...

— Pourquoi ? je lui lance.

— Bien parce que... je n'ai pas produit d'oeuvres qui auraient correspondu à ce que je pense est majeur, comme À la Recherche du Temps Perdu de Proust... je pense à Céline, Voyage au Bout de la Nuit... Je n'ai pas écrit un grand roman, je n'ai pas écrit un grand poème...

— Une oeuvre qui marque sa génération quoi ?, je débite.

— J'ai produit des textes qui ont marqué une génération. Je suis le porte-parole, je suis un des ténors, de l'américanité ici, de la présence nord-américaine, mais par ailleurs, je n'ai pas produit un livre en tant que tel qu'on peut dire, « Ce livre-là est un prix Nobel, un livre mondial ! » Je me suis produit comme acteur culturel au fil des livres : j'ai pris une place à un moment donné au fil des années et au fil des livres, j'ai maintenu cette place-là, dans un combat, une guerre quotidienne, mais moi, je suis en deçà du travail que j'aurais pu faire : un grand roman. Ou une grande oeuvre poétique, comme Apollinaire... comme Henri Michaux, comme André Breton. C'est le fait que je suis multidisciplinaire, j'ai de la facilité, je suis un touche-à-tout, je fais de la poésie, de la chanson, fais de la radio, des commerciaux, des conférences... Alors, je ne me suis jamais mesuré dans une seule démarche de production, renoncer à tout, ne faire que de la poésie et éventuellement produire un grand livre de poésie. Donc ce que je fais, j'avance d'un côté, quand je vois que ça bloque un peu et que ça m'inquiéterait de savoir que je ne serai pas capable de produire l'oeuvre magistrale, je m'en vais de l'autre côté, dans la chanson. Et quand, dans la chanson, je devrais m'y engager plus profondément, je m'en retourne vers la poésie et la communication.

[ Il prend sa tasse de café, souffle un peu sur le chaud liquide, la porte à ses lèvres, boit une petite lampée, fait une petite grimace — puis, déposant très lentement la tasse, il poursuit. ] La facilité que j'ai à circuler un peu partout m'empêche peut-être de me produire dans un domaine dans un champ d'expression, qui serait la poésie puisque c'est mon domaine, mon point de départ. Gaston Miron me répétait souvent : « au-delà des médias, de la chanson, quand tout allait passé, il ne restera que la poésie. » Il avait raison. Je ne l'ai pas toujours cru au moment où il le disait parce que je jouissais de la gloire des ventes de disques, de la notoriété qu'apportait la carrière de chanteur rock : les stages, les shows, la télévision, les vidéos, les voyages en France, etc. Mais Miron persistait à me ramener au point de départ, instigateur de ce que j'étais, la poésie. Elle allait toujours être là quand les autres formes d'expressions allaient tomber ou ne plus être à la mode. À quelque part, je pense que c'est en poésie que je n'ai pas été au rendez-vous, peut-être, d'une grande oeuvre poétique. Je suis un personnage incontournable.

Une autre longue lampée de café, comme moi et Chris.
— Quel livre suivra Francoeur ? Le livre de « référence, » celui qui englobe le mieux, la démarche de Lucien Francoeur ? J'improvise la réponse, sachant fort bien ce qu'il allait me répondre.

— [ Un autre regard — nerveux celui-là, car un cabot pisse sur un des pneus — sur le Mustang ] Peut-être Les Rockeurs Sanctifiés à cause du prix Émile-Nelligan, à cause du volume, du type de livre... iconoclaste - beaucoup d'années d'écriture, 4 ans... Un livre qu'on va retenir. Quelque part ce livre là, dans ma production, est une oeuvre marquante. Je dirais que j'ai peut-être à écrire un autre livre plus foudroyant que Les Rockeurs Sanctifiés. Je ne sais pas si je serai en mesure de la faire... je pense, que si j'ai le temps, si les années me le permettent, à un moment donné, si je me retire du tumulte médiatique, peut-être que je produirai un livre qui sera au-delà des Rockeurs Sanctifiés, moins tapageur, mais qui rendra compte de ma valeur poétique, de mon discours poétique. [ Pause ] Faut aussi dire qu'il y a un livre qui est important, c'est Exit pour Nomades, publié aux Écrits des Forges.

Il finit tout d'un coup sa tasse de café — grande grimace.

— Il réunit dix douze années d'écritures. Il y a de très grands textes à l'intérieur qui sont de différents registres par exemple, une formule classique, des textes iconoclastes, alors on voit le spectre possible de la parole poétique de Francoeur dans ce livre. Et peut-être même, au-delà des Rockeurs Sanctifiés, si l'on a à cibler un livre pour bien lire Francoeur, pour voir si ce gars-là a été capable d'écrire des choses au-delà du moment historique qui a été le mien, c'est-à-dire la contre-culture, alors Exit pour Nomades peut témoigner de ça. Ce livre-là devrait être en poche. Un livre plus facile à se procurer.


On termine là-dessus, trente-neuf minutes après notre arrivée, la première partie de l'entretien, et l'on se lève pour aller payer notre repas combustible — 4.73 $US chacun, tout compris ! Dinah nous offre des souvenirs, pas chers pas beaux.

Sorti de Oatman, je dis à Lucien qu'il y a du Eric Burdon dans le juke-box. Il freak. Spill the wine.

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Prochain arrêt prochaine étape, dans la réserve amérindienne des Navajos où nous allons poursuivre l'entretien à Monument Valley — right up there — de toute beauté!


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