97.7 degrés Fahrenheit à l'intérieur du Mustang 67 et le soleil du sud-ouest américain qui grille ma peau. À ma gauche, le poète Lucien Francoeur conduit avec une assurance certaine, les yeux rivés sur la chaussée lasse et accidentée. Prenant place à l'arrière, côté chauffeur, le premier volume de La Pléiade de Joyce reposant sur ses genoux, Christian Morency, qui par la fenêtre, recherche un endroit pour nous désaltérer au plus sacrant.
Il y a déjà près d'une demi-heure que nous roulons, le réservoir d'essence remplit à rebord, la batterie neuve, les « spark-plugs » aussi. Le but du voyage est simple à expliquer : Lucien a décidé de ramener sa voiture classique à Montréal et voulait faire le voyage avec Christian et bibi, Ronald Mc Gregor.
Notre arrivée à Los Angeles, une semaine auparavant, fut suivie de journées à se blanchir les poils et se rougir la couenne sur les plages de Malibu - It never rains in California. Moi, entre mes regards avantageux sur les « beachgirls », j'emmagasinais, dans mon iBook, les questions qui formeront l'entretien. Une sip de pastis, une question. Une bouchée de Longbreak, une question.
Alors 98.3 degrés Fahrenheit dans le Mustang et le soleil du sud-ouest américain qui grille ma peau. Mon t-shirt noir de Moebius gomme à ma peau. J'essaye en vain d'ouvrir le coffre à gants. Ça fait cinq minutes que je m'y acharne. Et non, je ne cherche pas LE tomahawk. J'y ai placé mon magnétophone Sony et des dizaines de minicassettes vierges. Lucien ne semble pas s'en apercevoir, il parle sans ambages du mythe dont regorge cette grande route 66 : « Elle fut la première route est-ouest à traverser tous les États-Unis d'Amérique : de Chicago à Los Angeles. » Ici il y a quelques-uns des plus beaux snack-bars de style 50's-60's encore debout, tout le mythe américain tel que clabauder par M..., etc. Afin d'accompagner le poète, Booker T & the MG's exécutait Green Onions sur les ondes de KLUK-Radio (« Rockin » the River - Lucky 98 FM!). Lucien grimpe le volume de 90 degrés vers la droite. Un frisson de béatitude.
On traverse la rivière Colorado sous les premiers accords de Incense and Peppermints du Strawberry Alarm Clock. Christian nous fait remarqué que nous arrivons à Topock et que l'on devra bifurquer nord vers Golden Shores via la vénérable 66. C'est curieux de voir le sigle / bouclier de la route peinte au centre. Il y a une forme de respect qui nous touche. On ne verra pas ça au Québec...
Un coassement s'échappe du bedon de Chris : il a faim. J'ai faim. Tout le monde a faim.
Enfin, voilà Oatman, la plus vivante des « villes fantômes ». C'est maintenant une bourgade, typiquement sud-0uest américaine comme à l'époque des « cowboys pis des Indiens » / les chercheurs d'or, avec son « General store », son « Theatre », son « Saloon ». Même des ânes/bourriques se promènent sur les trottoirs de bois ! Ne manque plus que les chemins de terre avec le crottin et la pisse ! Enfin, après avoir fait tourner le Mustang en rond durant plus de cinq minutes, je remarque au coin d'une rue un petit snack-bar / gift shop situé au deuxième étage d'un vieil établissement de bois : le Hard Rock Annie's. Je suggère la gargote du doigt et nous sommes d'accord pour y faire notre arrêt migratoire. Ça fait maintenant une heure que je joue avec le chien de bouton du coffre à gants et chassant de mon esprit ce putain d'orgueil, je demande à Lucien de l'ouvrir. Un petit coup de poing sur le coin inférieur gauche et le coffre s'ouvre comme s'il n'avait jamais été verrouillé. Chris se boyaute. Je prends mon magnétophone, mon iBook, et nous sortons. L'air est sec / piquant et au loin, les basses montagnes rasées de Warm Springs décorent un ciel bleu légèrement cotonné. Lucien, la main à plat sur le capot, remarque la chaleur qui se dégage du moteur. Il est deux heures de l'après-midi, le soleil canicule, mon t-shirt sèche rapidement, Lucien met sa casquette de Venice Ca. et Christian porte fièrement la sienne griffe Warner Bros.
L'intérieur est loin d'être la gargote que je croyais de prime abord. Relativement petit, bien climatisé (un microclimat avec toute la verdure, les plantes ombellifères, qui pendent du plafond), les murs soufflés / ventrus de préfinis blancs font étalage des légendes américaines qui font remonter la bile : Monroe, Bogart, Dean, Elvis, Jerry Lewis et Brando. Tous blancs. No brothers on the wall.
Un effluve de café liégeois malaxe la purulence « paparmane » des installations sanitaires à la droite de la porte d'entrée. Cette exhalaison rappelle à Chris et Lucien que la nature doit faire son devoir. Ils y accourent dare-dare.
Pendant ce temps, je scrute l'établissement et opte pour une table à quatre dans le fond à la gauche d'un juke-box défectueux un superbe 1700 HF Wurlitzer (« Gee dad, it's a Wurlitzer! »). Pendant que les potes vaguent à leurs occupations naturelles, je commande dans un anglais littéraire trois Coke « without glace » de la pétulante Dinah (qui exprime un trop large sourire sans que je sache pourquoi, un bouton de sa chemise manque - elle dit qu'il n'y a que du Coke en bouteille) et darde un coup d'oeil sur le menu. Le menu du juke-box. Little Richard, Bobby Hebb, Buddy Holly le maître, Clarence « Frogman » Henry, Mitch Ryder & the Detroit Wheels, Eric Burdon & War - Lucien va freaké ben raide, Huey « Piano » Smith, Seals & Crofts avec Get closer, beaucoup trop de Beatles et Elvis Presley puis (shit de marde) La-Ma-ca-re-na... Herman's Hermits. The Who. Blink 182?... Je mets trente sous et choisis Sunny, Get Closer et Route 66 de Nat King Cole dans sa version originale, merci. Mes deux comparses se dirigent vers moi, rigolant. Je prépare l'entretien en ouvrant mon iBook G4 et fait un test de son - ONE/TWO/THREE/FOUR! (à la Ramones, of course) - pour le magnéto. Chris prend place à côté de Lucien. Dinah amène les Coke, nous demande si on est du boutt', et d'un sourire Pepsodent, prend notre commande « 2 hot dogs grillés all dressed et une french fries chacun, please ». Puis sans dire un mot, nous prenons simultanément une gorgée de la liqueur américaine tout en scrutant les bumpers de la waitress. Une manie de gars incontrôlable. Vraiment.
Je dépose ma bouteille sur la table, jette un coup d'oeil vite sur l'écran du portable, puis débute l'entretien avec la question qui s'impose.
Lucien. Pourquoi écrire ?
Pourquoi écrire ? Aujourd'hui ça ne se pose plus comme question. Dans mon cas, l'écriture est devenue une habitude et pratiquement un vice, comme la lecture d'ailleurs, c'est boulimique, je dévore des livres et, quand j'écris, c'est un automatisme. Je remplis des carnets en écrivant tous les matins depuis quelques mois, car j'ai la possibilité de le faire j'ai un rituel : je me déplace au café et je remplis des carnets Clairefontaine avec des plumes fontaines. Au début, l'écriture a été comme une bouée de sauvetage, une porte de sortie d'urgence pour échapper à l'inutilité de ma vie parce qu'après avoir erré dans les rues pendant quelques années, à 15-16-17-18 ans, je me suis rendu compte à 19 ans que je ne savais ni peindre, ni sculpter, ni jouer de guitare. Et je ne savais pas écrire. Mais au moins avec l'écriture, et un crayon et du papier, j'ai commencé à noter des choses, à écrire un roman, Jeunesse Révoltée. Puis, j'ai commencé à écrire des poèmes. À ce moment-là, c'était pour donner un sens à ma vie, car je ne pouvais plus me satisfaire d'être le plus jeune beatnik, le plus jeune bohème, dans les rues de New York. Je vieillissais, j'arrivais dans la vingtaine, je n'étais plus l'adolescent miraculeux et je n'étais habilité d'aucune façon à l'expression artistique telle qu'elle soit. Donc, je me suis voué à l'écriture. Aragon dit dans un livre, Je n'ai jamais appris à écrire et à quelque part, je crois que je n'apprendrai jamais à écrire. J'ai seulement appris à produire des textes. Je ne me définis pas comme un écrivain. Je me définis comme un poète, un observateur, une sorte de reporter du quotidien... un voyant, à cause des substances que j'ai ingurgitées en grande quantité. J'ai une propension à la voyance, ce que Rimbaud pratiquait aussi - « le poète doit se faire voyant par un long dérèglement de tous les sens ». Dans mon cas, le dérèglement de tous les sens n'a pas été raisonné, il a été « irraisonnable » dans l'excès. L'écriture a donc été une planche de salut, une démarche salvatrice, qui est devenue une habitude : une bonne et une mauvaise. Je n'ai parfois rien à dire et je note dans des carnets le rien que j'ai à dire. [ Pause pendant laquelle Lucien prend une gorgée de Coke ] Écrire pour moi c'est aussi me remettre en question régulièrement, me produire comme individu, m'actualiser dans le réel... à la fois, ça va entre le vice et la prière.
Une forme d'exutoire donc ?
Il reprend, en jouant avec le couteau à beurre, impatient comme nous, de goûter à ses hot dogs.
Oui, une forme d'exutoire... Les objets d'écriture m'attirent. J'ai fait Les Rockeurs Sanctifiés avec des rapidographes. Je calligraphiais sur du papier riz blanc immaculé et l'encre était noire. Pendant trois ans, j'ai habité ce type d'écriture avec le dieu Thot qui veillait sur mes pages. [ Dinah nous sert. ] J'ai commencé en 1968 à transcrire mes poèmes sur une Smith Corona que ma blonde m'avait donnée. J'ai fait l'apprentissage de la dactylo assez rapidement donc, de l'effet du texte transposé de l'écriture autographe à la typo, la dactylo.
T'as flirté avec l'ordinateur ? Je lui demande, entre deux bouchées de patates.
J'ai été un des premiers écrivains au Québec, dès le début des années 80 avec Louis-Philippe Hébert, à utiliser le traitement de texte, alors tout ça, les objets avec lesquels j'écris, la plume fontaine, les carnets, joue un rôle important dans ma vie juste au niveau de la manipulation. Évidemment, c'est une oeuvre qui s'est construite au fil des années.
Années qui forment l'écrivain... glisse Christian.
Je ne me considère pas comme un écrivain. Je n'ai jamais su écrire, j'ai appris à fabriquer des textes. Oui, bon, quelque part on peut dire que je maîtrise assez bien la syntaxe, j'ai un style, mais, souvent, j'ai une syntaxe peu orthodoxe et je ne maîtrise pas le code grammatical au-delà des rudiments de base de la grammaire. [ Une autre bouchée / gorgée. ] Je ne pourrai jamais avoir la maîtrise de la langue comme Hugo ou Proust, mais même Hugo, semble-t-il, faisait beaucoup de fautes d'orthographe ça me « découpabilise » un peu. Mais je produis une oeuvre, je vis dans une oeuvre et ça va tout simplement occuper un moment inutile de la vie, fructifié l'inutilité d'un moment du quotidien en forçant l'écriture à venir. Pas pire les hot dogs, han ?
Pour du stuff amaricain ? Ouais, je rétorque. La clientèle du resto braque ses yeux sur nous : est-ce le mot passe-partout « amaricain » qui opère cette action?
, Mais pas meilleurs que ceux du Montréal Pool Room, ajoute Chris, visiblement sûr de lui-même, bien que j'en doute. Et la clientèle, maintenant rassurée, retourne à ses assiettes.
Donc, tu disais, Lucien ?
Oui, bon, euh... L'écriture, à travers les époques, a joué des rôles différents. J'écris des poèmes, j'écris de la prose et j'écris des chansons. On me demande souvent des contributions dans les journaux : un texte sur Gerry Boulet, un texte sur Jim Morrison, un article sur Arthur Rimbaud... j'avais beaucoup de difficultés à faire ça à une époque, ça ne coulait pas de source ce type d'écriture. C'était très laborieux sur le plan de l'organisation des idées, car je n'ai jamais appris à travailler avec un plan, je n'ai jamais eu d'organisation, donc j'improvise mes textes. Donc au fil des années, à force d'écrire dans un style, à force d'être dans un registre, je suis arrivé assez rapidement à fabriquer des textes. Écrire la poésie me vient facilement, mais écrire la chanson m'est plus difficile. Parce qu'il y a la musique et qu'il faut écrire en fonction de celle-ci, la plupart du temps. Puis, évidemment, les textes d'interventions, théoriques, qui me causent des problèmes parce qu'encore une fois, c'est l'organisation des idées et comme je n'ai pas de méthode de travail... Mais, sans être trop sévère envers moi-même, je suis devenu un écrivain bien que je n'aime pas le prétendre pas plus que je n’aime prétendre être un artiste. La chanson de Plamondon par exemple, Le Blues du Businessman, est pour moi un non-sens puisque tous les artistes en général veulent faire du cash. Moi, je ne crois pas au statut de l'artiste, de l'écrivain. Je suis un poète parce qu'un poète, au départ, est un état d'âme, d'esprit, une manière d'être dans la vie. Comme être philosophe d'ailleurs : on n'a pas besoin d'écrire de livre de philo pour être philosophe. Pour écrire un livre de philo, il faut démontrer que l'on maîtrise un discours, un type de réflexion. [ Une autre bouchée / gorgée et, par la fenêtre, un regard charnel sur le Mustang ] Quelque part, un philosophe se pose des questions / pose des questions à l'Univers tandis qu'un poète est quelqu'un qui est sensible à des émotions et va aller, dans mon cas, vers la voyance, les visions, la nostalgie, la mélancolie - ces deux derniers registres étant parfois...
Confortables? je lance.
... confortables et... parfois inconfortables - la mélancolie est une maladie et la nostalgie est un état d'esprit que je cultive beaucoup. La mélancolie... j'ai souvent pensé que j'étais un insatisfait volontaire, quelqu'un continuellement en train de travailler l'insatisfaction. J'ai appris en lisant certains textes philosophiques sur la mélancolie que, quelque part, c'est une déficience au niveau de la biochimie - donc on ne rigole pas trop avec la mélancolie. Elle a produit de grands auteurs, de grands créateurs mais, quand la mélancolie ne produit pas une oeuvre, elle produit un malade et une mort certaine de l'être. [ Gorgées de Coke ] Être mélancolique, c'est se battre avec le pire en soi et, si l'on peut produire une oeuvre de création à partir de la mélancolie, on est sauvé. Sinon, on est happé par la mélancolie et c'est fini. Alors, c'est l'asile, l'institution, les médicaments.
Comme on dit souvent des vrais bluesmens, ils doivent souffrir pour aboutir à une oeuvre de passion, non ? Je termine mon Coke d'une grande lampée.
On pense que les gens sont mélancoliques, moi-même j'y ai souvent pensé. Parce qu'on a une mauvaise volonté, qu'on est tout le temps en train de critiquer, de se critiquer soi-même... le mélancolique est un insatisfait chronique. Insatisfait avec tout ou rien. Un mélancolique peut avoir dix succès et un seul bout d'insatisfaction va venir obnubiler les dix succès. Et ça ne se contrôle pas et c'est très dommageable si l'on n'est pas prudent. Donc l'écriture, pour moi, réussit à neutraliser cette maladie parce qu'elle me tient en vie et m'empêche d'être bouffé. [ Gorgée Coke / bouchée hot dog et regard contemplatif sur le Mustang ]
J'ai remarqué qu'il y a une forte dose de mélancolie dans Express pour l'Éden et à l'intérieur de tes premiers recueils comme Suzanne le Cha-Cha-Cha et Moi et Roman d'Amour. J'improvise la question à brûle pour point, n'étant plus tout à fait sûr à propos des premiers recueils.
Ça, c'est les peines d'amours... Il y a toujours de la nostalgie rattachée à l'amour perdu. Et la mélancolie est sous-jacente à tout ça parce qu'en premier lieu c'est elle qui sous-tend, dans mon comportement et au-dessus de tout cela, la nostalgie, la tristesse, la solitude... donc, le nerf moteur de tout ça, ce qui anime tout ça, c'est la mélancolie. Kierkegaard, le grand théologien / penseur, a beaucoup élaboré là-dessus comme quoi, la mélancolie est le processus de la création. Pour Dali, c'était la paranoïa. Pour ma part, mes premiers livres étaient du psychédélique à l'emporte-pièce...
Quels livres ? dit-je, crédule, un oeil sur l'écran du portable qui me fait signe que ma batterie est pratiquement à bout de souffle.
Comme Minibrixes Réactés, Les Grands Spectacles, Roman d'Amour, Suzanne le Cha-cha-cha et Moi, Snack Bar, tout ça participe au psychédélisme. Mais à ce moment-là, la turbulence de l'époque, l'effervescence des sixties, faisait que je ne pouvais pas être conscient que j'étais un mélancolique j'ai pensé que j'étais un nostalgique, quelqu'un qui ne guérissait pas de son passé, qui ne pouvait pas tourner la page au passé. Simone Signoret disait, « la nostalgie n'est plus ce qu'elle était », j'ai reformulé autrement, j'ai dit : la nostalgie est toujours ce qu'elle a été. Elle restera toujours une activité de l'esprit, une activité cérébrale, spirituelle, qui permet à des gens comme moi, d'aller dans son passé et de rester attaché à des choses. Par exemple, moi je collectionne des livres et des disques du passé, pas parce que je suis passéiste mais parce que pour moi, le passé est garant du présent et du futur. « Ne regrette rien » chantait Édith Piaf, « non rien de rien, non, je ne regrette rien ». Quelque part, mon passé n'est pas là pour aller m'y incarcéré : je vais m'y nourrir, m'y abreuver et ça me fait produire, mais toujours en... réfraction avec la mélancolie qui elle est incontrôlable et qui elle, pourrait m'entraîner dans un désordre de l'être. Et parfois, j'ai frôlé ça. C'est pourquoi l'oeuvre créatrice, dans mon cas l'écriture poétique, prend parfois la forme de chansons, de poèmes et la plupart du temps, quand je parle de ma démarche créatrice, je parle de poésie, la chanson étant une extension. Moi, j'accorde une grande valeur à un haïku de trois lignes, ça peut être ce qui me sauve d'une perte totale dans une journée : d'avoir produit un haïku qui lui, me produit.