Sur disques et en spectacles, les chansons d'Aut'Chose rendent compatible un certain hurlement sur un rythme rock avec une profondeur certaine des paroles. De plus, à la seule lecture de leurs chansons ( 1974-1982 ), on constate que l'exigence rock est présente partout. Les textes de Francoeur font partie du son rock. Cela reste fascinant dans le présent recueil : avec Rock-désir, nous sommes en présence de chansons à lire, non plus seulement à écouter. Chez Francoeur, l'importance du texte de chanson ne surprend guère. D'abord exploitable dans ses poèmes, ce texte témoigne d'un travail de poétisation qui, tout en donnant quelque chose à écouter, donne quelque chose à lire. Et si au début, le poète arrivait à mépriser sa propre production chansonnière, rien de sa conviction qu'il était avant tout un écrivain, n'altérait son désir de poursuivre, autrement, sa démarche de créateur. D'où son envie de faire des disques et de monter sur une scène. Or, le reproche lui colle encore à la peau: l'expérience du disque et celle de la scène n'ont pas fait de Lucien Francoeur un chanteur. En fait, à ses disques, précise-t-on, il manque un chanteur. Même le poète trifluvien, Bernard Pozier, de qui Lucien Francoeur a dit que les textes de 45 tours ne sont ni tout à fait des poèmes ni tout à fait des chansons (1), voit dans le leader d'Aut'Chose " un chanteur qui ne chante pas vraiment mais qui écrit des poèmes amusants et violents ". Reproche ou constat, il en est vrai que Francoeur " parle " davantage ses chansons qu'il ne les interprète. Quand chanter est le fait d'un poète, le partage entre le poème et la chanson ne pourra probablement jamais être net. Pensons à ses premières chansons, Le Freak de Montréal, Ch't'aime Pis Ch't'en Veux, Bar-B-Q-Lady, sur scène, elles restaient des " performances de poésie ", entendre des lectures de poèmes avec guitare électrique. Au début, tout n'était pas nettement départagé : " J'avais, comme je le disais, fait des chansons à partir d'extraits de poèmes, des lignes simples à comprendre, tirées de mes recueils, qui n'avaient rien d'alchimique ou de surréaliste. Je prenais par exemple une ligne qui pouvait être un titre de chanson à quoi je greffais d'autres lignes. (2) " Cela, on le constate mieux à la lecture de ses chansons ( le soutien musical immédiat étant absent ), correspond à des cris divers sur la surface du texte. Quand Jean Basile, en parlant de la musique d'Aut'Chose ( pour le premier long-jeu ), écrit qu'elle est une " mélodie poétique sans son ", je doute qu'il maintienne son analyse au niveau de la rigueur. Car ce qui caractérise les chansons de Francoeur, me semble-t-il, c'est que les paroles elles-mêmes ponctuent le " beat " d'où s'échappe, pour disparaître, la mélodie. L'accompagnement musical suit un rythme ordonné devant lequel les textes se déploient sans véritable ligne mélodique. Certes, et cela se voit dans Le Cauchemar Américain, le désir est grand de coller des " lignes de mots sur des lignes de musique " ( la formule est de Francoeur lui-même ), mais le déroulement mélodique me paraît construit par sons, c'est-à-dire par cris comme des éclats de vitre se brisant. L'élocution de Francoeur, par exemple, va au-devant de la musique. Sa voix, ne se fondant pas aux instruments, ne se laisse pas porter par la ligne mélodique. À la manière de Jim Morrison des Doors, Francoeur est un " récitant du rock ". Et même s'il n'atteint pas son impact vocal, sa voix culmine dans l'explosion finale du cri répétitif. L'extrême dureté des paroles s'accompagne du hurlement rauque de la colère. Par ses intonations provocantes, pouvant avoir une valeur subversive, la musique de ses chansons est elle-même discours : celui-là même du texte. Diseur et crieur au ton désespéré et féroce, son écriture se déploie comme une respiration qu'on entend. Ses textes se disent plus qu'ils ne se chantent. Le linguiste Louis-Paul Béguin dira justement, pour cette raison, que Francoeur est resté près du vrai rock, près de son esprit, confirmant par là que parmi les groupes québécois, c'est le groupe Aut'Chose qui a le mieux compris les possibilités du rock : " Lucien Francoeur parle plutôt qu'il ne chante. Il crie, assaille, se lamente, ses émotions sont trop fortes, l'épuisent et lui donnent un ton agressif. Viril, tourmenté, sensuel, il exprime le Québécois amoureux, défiant, épris de liberté, d'amour... et de haine. (3) " Même si ses chansons sont des poèmes mis en musique, le statut littéraire du texte est rarement compromis. Ce que le texte rock de Francoeur perd en audace musicale, il le gagne en précision. Ses chansons sont physiques et leur impact, immédiat. Ici, l'idéal poème / chanson unit violence et raffinement, paroles et efficacité. Ce qui est présent dans le texte de chanson, et le recueil le rend peut-être moins bien que le disque ou la scène, c'est la chanson populaire en tant que "concept d'immédiateté". "L'idée du rock en poésie, précise Francoeur, c'était pour moi un moyen de subvertir la poésie elle-même. C'est ce que j'ambitionnais de faire: vulgariser la poésie avec le rock, rendre la poésie plus immédiate (4)." Faire un rock littéraire plutôt qu'une littérature rock ( ce qui n'a pas été compris au départ par la critique officielle ) reste essentiellement une double subversion : immédiatiser la poésie ( modernité de la parole ) et urbaniser la chanson ( espace américain ). Dans les faits, tout cela reste interchangeable. Ce que démontre le présent recueil de textes. Ni des poèmes, ni des chansons, mais des textes. Voilà, dans ce recueil, où se situe la modernité de son écriture. Non pas à la limite du littéraire ou du populaire, mais, de toute part, des textes qui rendent compte de l'expérience rock dans tous les territoires urbains de l'Amérique imaginaire. Et c'est exactement dans la quotidienneté de la parole que les chansons de Francoeur prolongent son oeuvre poétique. Et même s'il le prévoit dans une de ses chansons, Une Saison en Enfer, rien n'indique, pour l'instant, que Francoeur, à l'instar de Rimbaud, finira en dehors de la poésie. Car, poèmes et chansons, chez lui, s'écrivent à travers des paroles à l'imagerie urbaine et toujours neuve. L'écriture de Francoeur ne donne aucun signe d'épuisement. Quant au texte rock dans la chanson québécoise, Francoeur lui a donné sa crédibilité nécessaire. Ici, les faits de langage attestent du caractère social de la langue dont il fait usage. Voilà pourquoi les anglicismes ont toujours été présents. Et même si un discours rock en français est possible depuis Charlebois, le " bilinguisme " de certaines chansons de Francoeur, diront certains, est loin d'en faire la preuve. Francoeur lui-même ne dit-il pas que le rock c'est du " slang " ? On lui reprochera facilement son gros langage, son accent charrié, la vulgarité de ses paroles; on écrira même que ses paroles de chansons, aux allures faussement intellectuelles, sont souvent quétaines, etc. On ne peut nier que son langage cru est parfois gras comme des patates frites, que la langue de ses tounes sent l'ancienne friture du joual, que les réalisations phoniques ne rejoignent pas l'expérience de la langue populaire. Voir les choses ainsi, c'est poser le problème en terme d'alternative: le joual contre le français, la vulgarité contre la poésie, l'excès contre l'équilibre, le particulier contre l'universel. Ne s'agit-il pas de vouloir des horizons plus vastes que les fonds de cours du Faubourg à m'lasse ? Dualité piégée que tout cela! La langue de Francoeur, il faudra bien l'admettre, est aussi une langue en usage dans certains quartiers de l'Est de la ville de Montréal. D'un strict point de vue linguiste, la pratique linguistique de Francoeur fait apparaître un handicap social de la langue : à une infériorité linguistique correspond une infériorité sociale. Voilà comment le langage de Francoeur est lui-même le récit de cette division. De plus, c'est là un phénomène naturel, et dans toutes les langues, les emprunts sont un phénomène universel. C'est pourquoi je dis que même " bilingue ", la langue des chansons de Francoeur n'est pas une " langue de calque ". Son bilinguisme relève presque d'une langue qui a son double qui le favorise: la culture américaine. Langue travestie ? Ce qui est en cause surtout, ce sont les réalisations phoniques. D'une part, comme dans la langue populaire, Francoeur escamote les consonnes; d'autre part, le son bilingue ( franglais ? ) perpétue un handicap de colonisé. Excès ou inconscience ? Pour moi, dans la chanson québécoise, et cela au même titre que Gilles Vigneault, Francoeur est un langage à la fois stable et toujours changeant. Mais à l'inverse du poète de Natashquan, Francoeur utilise un langage en l'excédant. Sa langue, parce qu'elle a le souffle du " vulgaire ", est en elle-même une force subversive. À quoi nous contraint Francoeur sinon à une rupture esthétique de notre pratique culturelle ? À cet égard, l'Amérique, c'est aussi moratoire pour l'élargissement de notre identité. Les chansons de Francoeur donnent de l'expansion à l'expérience linguistique, et plus largement à la culture québécoise en Amérique. Dans son écriture, la culture américaine n'est pas une excroissance de sa propre culture. Le rock, le texte rock, il le ressent. L'influence américaine n'a fait que confirmer ce qu'il, organiquement, vivait déjà. Voilà comment ses chansons mesurent l'expérience québécoise en Amérique. N'est-ce pas de nouveaux enjeux culturels plus intéressants que ceux, plus conservateurs et souvent nombrilistes, d'un nationalisme psychopathe et réducteur ? Chanter cette américanité quotidienne, la dire en français (cette francité américaine), c'est reconnaître que, pour un Québec moderne, l'Amérique peut aussi être un " pays intérieur ". Sous ce rapport, la chanson de Francoeur, appartenant aussi à ce territoire réel, se fait citoyenne de toute l'Amérique. En Amérique, le poète ne peut que s'intéresser à la musique. L'expérience d'un Jim Morrison, pour Lucien Francoeur, non seulement est-elle concluante mais elle va marquer sa propre démarche créatrice. Il reprend pour lui-même cette phrase de Morrison : " Je suis un homme de mots. " Si le rock amène en soi l'idée d'un rock littéraire. Chez Francoeur, de la poésie au spectacle, il n'y a eu qu'un pas: des poèmes aux " tounes rock ", qu'un désir. Ici, l'expérience américaine ( plus viscérale ) et l'expérience française ( plus cérébrale ) sont à la jonction même d'une dynamique créatrice. Textes sauvages et trip musical sont les composantes d'une même révolte : celle de l'Amérique des villes. Voici des mots qui cherchent l'oxygène urbain à travers une contre-culture surréalisante. Malgré ses références littéraires ( voir sa chanson Mémorex ), Francoeur reste un produit original de notre chanson. Les influences sont constamment présentes mais leur utilisation lui est propre, voire proprement québécoise. De la même façon, disait Jean-Pierre Ferland, que notre sensibilité de la tête est venue en collision avec le rythme du rock américain, de la même façon les chansons de Francoeur pratiquent un surréalisme contre culturel qui s'appuie autant sur l'influence française que sur l'influence américaine. Ainsi, l'automatisme de ses textes se trouve à la jonction de deux influences majeures : les surréalistes et la beat generation. Chansons à dire certes, mais aussi, de Rimbaud à Burroughs, chanson à voir! La matérialité des chansons de Francoeur ne réside pas dans le conformisme langagier de la chanson populaire. Sa " désarticulation rock ", pour reprendre son expression, absorbe l'éclatement du texte. L'écriture de ses chansons n'est pas à l'image du monde mais elle est constamment connectée à des images. Toutes, elles convergent vers la liberté totale d'expression. Contrairement à d'autres, on n'assiste pas chez Francoeur à une réduction du texte. Et lorsqu'il y a émiettement de l'homme. L'ossature du texte rock, c'est la violence: tout peut sauter. Comme cela est d'une justesse malheureuse: la violence sociale. " Ça l'air d'une chanson, crie Francoeur, mais c't'un S.O.S. ! " Lucien Francoeur, avec ses textes tendus, en dit plus sur la conscience et le rêve de notre époque qu'une analyse sur le sujet. Dans Chanson d'Épouvante, une musique crie l'obscène solitude de l'être. Dans La vie Weston, s'exprime la densité du drame humain dans un univers urbain concentrationnaire qui n'est pas sans rappeler Starmania. Le Cauchemar Américain nous conduit à la notion de décadence ; à cette haine même contre un état de fait social. Derrière le micro ou derrière les barreaux : l'apathie collective est-elle la même ? La difficulté sociale d'être, c'est aussi cet hymne à la transgression qu'est Le Freak de Montréal, donné sans incantation à l'état brut. C'est cette identification à tous les marginaux qui ont aussi droit au soleil. Francoeur, c'est aussi cette franchise dans le sentiment qui ne se dément pas : Devant le miroir ; ce peut être aussi la lucidité devant la rupture : Ch't'aime Pis Ch't'en Veux. Chaque texte fait une relecture du réel. Les images sont concrètes, physiques. Dans ce recueil, ultimement, se côtoient l'idée d'une superstar ( lui-même ) qui écrit des poèmes et le discours amoureux qui déploie une imagerie et le discours amoureux qui déploie une imagerie obsessionnelle et souvent autodestructrice. Francoeur la ville, Francoeur la solitude; Francoeur le bum, Francoeur la peau : Pousse Pas Ta Luck OK Bébé. Ici, comme dans Hey You Woman, le texte décrit un univers perçu comme un univers de médiocrité ; là, l'obscénité est langage qui projette des pulsions anarchiques. Pourtant, à relire ses textes, cette phrase de Morrison me revient : " La seule obscénité que je reconnaisse se trouve dans la violence... " Or, même dans la violence, même dans la vulgarité, Francoeur idéalise un monde. Ainsi, le rapport homme-femme débouche sur un rapport de violence qui se veut plus fort que le réel. C'est là une quête qui passe par la distorsion. La laideur, la descente aux enfers, est distorsion du réel pour sentir l'absolu. Sexe et amour partagent une violente intimité dans une intempestive passion des corps. Il y a là une sorte de déification des tabous sexuels. C'est par la peau qu'entrent les absolus dans la tête. Et même si l'homme est une sorte de perverti violent, le propos amoureux de Francoeur reste lucide là où le rapport hiérarchique est absent. Là-dessus, il s'explique lui-même : " Le discours amoureux que j'ai tenu, si tu le lis attentivement, si tu vois tout ce qui est en cause, se résume à un rapport d'homme qui a ses problèmes et qui n'est pas capable de les surmonter dans sa relation à l'autre et qui se réfugie dans un discours vulgaire. Mais en même temps, je demandais une Janis Joplin, une Patti Smith. Ce que je voulais, c'était donc des femmes libérées, émancipées, totales, des femmes qui pouvaient aussi jouer au pool avec moi. (5) Voilà comment, à travers la dépossession de l'homme d'ici, apparaît la dépossession de l'homme contemporain. Aussi, n'est-il pas exagéré de penser que Lucien Francoeur est le poète le plus puissant à apparaître dans notre culture populaire. Sa violence est articulée et utilisée comme un langage. Ses chansons peuvent sans complexe circuler dans son oeuvre poétique. Même dans la littérature, son rock a droit de parole. Dans ce drive-in des mots, où tous les sens s'allument, et cela loin de la facilité, sa démarche rock n'aura fait qu'actualiser les exigences d'une écriture, non plus seulement moderne, mais vivante. Voici donc, au niveau du texte sans accords ni musique, où se tient debout un livre qui palpe l'infini en battant la mesure même de l'homme. -------------------------------- Reproduit avec la permission/gracieuseté de l'auteur.
![]()
par Bruno Roy
Préface à Rock-désir
VLB, Montréal, 1984, pp. 9-18
Et le poète soûl engueulait l'univers.
RIMBAUD
LUCIEN FRANCOEUR, en tant que rocker québécois, fournit ses propres références. L'interférence des codes, des cultures, que l'on retrouve également dans sa production poétique, prolonge son errance créatrice dans des territoires aussi bien réels qu'imaginaires de la représentation rock. Notre poète-vedette, à la sensibilité essentiellement urbaine, apporte avec lui un langage et un univers modernes. La venue du groupe Aut'Chose dans la chanson québécoise a permis à celle-ci de faire une place à part à l'instantanéité de l'Amérique.
© 1982 Bruno Roy
6 octobre 1982
(1) Préface de 45 tours, poèmes de Bernard Pozier, Trois-Rivières, Écrits des Forges, 1981, p.12.
(2) Lucien Francoeur, Hobo-Québec, automne-hiver 1981, nos46-47, p.25.
(3) Louis-Paul Béguin, Un homme et son langage, Montréal, Éditions de l'Aurore, 1977, p.98.
(4) Lucien Francoeur, Hobo-Québec, p.24.
(5) Lucien Francoeur, Hobo-Québec, p.28
![]()
© 2001-2005 Ronald
Mc Gregor & Christian Morency. © 2001-2005 Contenu Lucien Francoeur.
Ce site offre une lecture optimale à 800x600 avec Explorer 5.2.3, Netscape 7.2,
Safari 1.2.4 et Firefox 1.0 pour Mac.