HOMMAGES

« Je ne suis pas un véritable chanteur... Je ne suis pas vraiment du métier.
Je ne suis pas musicien... Moi, je suis d'abord et avant tout un poète,
et quelqu'un qui se définit fondamentalement comme rocker.
Et ça a toujours nécessité un effort. »


Lucien Francoeur dans un entretien avec Denis Lavoie (mai 1985)

Aut'Chose c'est la vie de tous les jours, avec ses hauts et ses bas ( " La vie en rose " et " La vie en bleu ", uppers and downers ). Une entreprise de musique / paroles vraiment représentative de la quotidienneté québécoise.

C'est l'aventure de la rue, riche en découverte onthologiques, un film cervical mettant en évidence, stand de patates frites, pool rooms, drive-ins et plages illicites ; un film pour toute la famille, comme le Parc Belmont et la pornographie; un spectacle d'intérêt publique, une histoire d'enfants d'choeur, de mongols à batteries. Une expérience authentiquement québécoise comme les bines et la caisse de 24 ; une réalité indéniablement universelle comme le rêve et les voyages - à prendre ou à laisser.

C'est un clin d'oeil à la recherche intérieure, une prise de conscience mélancolique... le réveil de la nature, le bond du jour... un cirque d'attractions sentimentales, une tombola d'émotions affectives... une agence de rencontres, un bordel à bras, une maison de fous montrés du doigts, de derniers de classe d'enfants mal élevés... Aut'Chose ne détruit pas la vie, n'endommage pas le cerveau d'autrui... c'est l'amour sans la haine... un parc d'amusement pour gamins autodidactes... un extracteur d'animosité capitaliste... un show en chair et en gosses pour tenter de prouver qu'avec un peu de coeur au ventre notre amour viril pourrait changer la vie...

Aut'Chose parle la bouche pleine, a les oreilles et le cou sales, foxe l'école et se crosse pendant la messe, n'a rien à vendre rien à cacher : le jeu de la Vérité, au grand jour. Aut'Chose est horizontal et vertical. Horizontal parce que doté d'une attitude scénique populaire indéffectible ; vertical, parce que volontairement pourvu d'une hauteur / profondeur à implications psycho-physiologiques, ça me suffit.

Lucien Francoeur

Lucien Francoeur est un poète déroutant. On me l'avait dit. Dimanche dernier j'en fis l'expérience. J'ai vécu quelques heures en face du chef des Minibrixes : Lucien Francoeur... naissance bio-chimique à Montréal le 9 septembre 1948... ; naissance catastrophique en 1965 à l'époque de "I Want to Hold Your Hand" des Beatles : longues lectures de comics de cowboy dans les cafés "beatniks" de Montréal, journées de flânage au parc Lafontaine avec des filles sans éducation, rixes dans les banlieues retardées et prostitution sur la Main. Fréquente les Outcasts (groupe qui avait une prédilection pour les Rolling Stones), puis plus tard, à la Nouvelle-Orléans, Captain John And The Paper Steam Boat (groupe qui se complaisait dans l'interprétation des chansons des Beatles). Rencontre Machine Gun Susie en 1966, sur la route, à 2hrs AM - lui chante une chanson et l'embarque dans son vaisseau métaphysique (à ce moment une Plymouth '56 rose). Lucien Francoeur est un délinquant juvénile, un malade mental à la recherche d'émotions fortes (masturbations avec un livre de Rimbaud à la main, lectures de Nelligan et de Garcia en bicycle à gaz, nuits pornographiques avec Nicole Brossard), un midnight rambler, un danger publique, un fou furieux, un voyou d'acide, une danseuse de club, un casanova pschédélique, un indien raté, enfin tout, sauf un homme d'honneur. Lucien Francoeur (alias Billy the Kid, the Lone Tripper, Mandrake le Magicien, Ti-Pit fait du sport) vit aujourd'hui avec sa tribu le "Club des Jeunesses Minibrixistes" : Isabelle Lavalière (princesse psychédélique), Machine Gun Susie (une grande garce blonde), Jojo Mendez (poète mexicain en couleur), Billy Morphine (un blond aux yeux pers perdus vers pervers) et Jimmy Millionnaire. Le club des Jeunesses Minibrixistes occupe ses heures libres à écouter ses musiciens rock préférés.

Robert Montplaisir
(partiellement rédigé par Lucien Francoeur)
Hobo-Québec, #1, Montréal

Pour ce qui est de la chanson, Francoeur dit qu'il compose des "tounes" dans sa tête depuis toujours, sur papier depuis deux ans. Les spectacles qu'il a présentés, son imagination fertile lui avait permis de les concevoir dans sa tête bien avant sa première apparition sur la scène. Pour illustrer cette démarche, il nomme Jim Morrison, pour qui il a une vive admiration.

Pop-Rock, 12 octobre 1974

Tu me demandes de continuer à t'écrire, Lucien Francoeur le Billy the Kid au chien chaud léonien/morrisonien? Je n'ai qu'une chose à te dire, répéter inlassablement, "réciter" en un sens, en questionnant : on vit selon l'analyse/critique qu'on en fait, en pratique, selon l'information/éducation que fournit la théorie marxiste, sans cesse transformable au fur et à mesure du mouvement faire/être.

[...]

On peut considérer que je t'écris, Francoeur, que je t'écris ce journal/fabrique, (ici privilégiée la valeur d'échange de Texte - et surtout qu'il est fait pour "Les grands spectacles"), parce que pour moi tu prends la responsabilité d'un virage indispensable dans ton cheminement, parce que m'intéresse énormément que tu travailles à la production d'un premier disque de toi : MERDE. Takakkaw.

[...]

Billy le Kid et parades d'oripeaux sur pétarades intoximaniaques, le psychédélire d'Elvis Presley du Faubourg à m'lasse, rien n'y fait, ni même Machine Gun Susie dans le juke-box, les tatouages transgressent mais l'analogie ne satisfait que le temps d'un flash comme un uppercut, et c'est la différence qui inscrit l'authentique amérindien : franc coeur. L'écrit (les cris) : signes de piste, la pratique est dans le sens d'un matérialisme dialectique et pas de l'opportunisme. L'outrance du (dans le) show expose à tous les extrêmes, qui "véridisent" : la pratique fait de l'homme l'artisan de sa fabrique. C'est de la consumation de soi qu'on va à la révolution avec tous, pendant qu'arrivistes à force de théories deviennent marchandises. Les singes savants et les précieuses ridicules s'étrangleront en se gavant : c'était bien même qualité d'homme qu'indiquait qu'on fête ensemble François Charron et Lucien Francoeur. C'est le même geste que se brûler et écrire, détour jusqu'à la mort qui marque avec quelle densité l'on est vivant, et qui dé-marque des consommateurs qu'aliènent leurs intrigues pour s'extraire dans un pouvoir.

[...]

Marcel Hébert et Lucien Francoeur passent me voir, le Elvis du Faubourg à M'lasse est dans une forme resplendissante, il ne se pique plus, ne droppe plus d'acide, ne boit plus et ne mange plus de hot-dogs, il travaille énormément sur un disque que doit produire Columbia, il m'apprend qu'au Cégep Maisonneuve il a eu pour professeur de ... cinéma, Philippe Haeck le Lézard compte tenu du mot, le seul professeur qui l'ait intéressé, le Billy the Kid vient de lire son premier Georges Bataille, "Story of the eye", en pocket-book en anglais.

Parick Straram le Bison ravi
Questionnement socra/cri/tique, Eds. de L'Aurore, Montréal, 1974

Il parle et chante recto tono ou presque, lançant ses vers horizontalement (comme des freezbees) sur la musique de Gauthier. C'est un genre vocal qui convient au rock'n'roll. Après Bowie et Lou Reed surtout, Francoeur l'a poussé au bout, jusqu'à la parfaite platitude. Tout est dans le ton et dans le langage qu'il emploie, dans la rage qu'il cultive et les injures dont il éclabousse l'amour qui lui fait mal. Tout est dans la musique aussi. Dans le show. Et les paroles ainsi garochées prennent une tout autre dimension. Elles frappent dur, elles choquent, elles blessent et déchirent. Elles font mal. Un mal qui nous fait du bien, comme dit Ferré.

Georges-Hébert Germain
Le rock'n'roll c'est toujous "Aut'Chose",
La Presse, Montréal, p. D5, 17 avril 1975.

Lucien Francoeur est maintenant bien connu comme poète. Il publiera bientôt son septième livre-panneau publicitaire-rouleau de papier de toilette-recueil poétique. Il portera le joli nom de "Suzanne, le cha-cha-cha et moi". Francoeur, sous ses excentricités, ne cache pas - garoche, devrait-on dire - un véritable talent de poète. On ne peut le comparer à quiconque. Disons que sa poésie ressemble à un recueil des meilleurs barbouillages-griffonnages-graffiti qu'un gars patient et le sang froid peut recueillir dans les toilettes de tous les endroits publics d'une grande ville. Faites, si ça vous chante, deux ou trois pissotières dans le Quartier latin et vous trouverez probablement, à côté des plus infects gribouillages, une ou deux phrases lumineuses. [...] Il reste que si Aut'Chose sert Francoeur, ce n'est pas certain que Francoeur serve Aut'Chose. Tout simplement parce qu'il ne sait pas chanter et qu'il ne chante pas. Il dit, il parle, ses poèmes sur la musique. C'est le fun une fois, deux fois, trois fois. Mais le groupe aurait tellement plus d'envergure si les textes étaient chantés. Pensons à ce que Charlebois a pu faire autour des années 70 avec certains textes "freaks" : Lindberg, Dolores, etc. D'ailleurs, les tounes les plus obsédantes de ce disque sont celles où Francoeur est aidé par un choeur. C'est dommage, n'est-ce pas Beau Dommage, parce que comme le dirait Francoeur : Y a pas rien là (entendez y queq'chose) !

Louis-Guy Lemieux
Aut'Chose : le mariage de la poésie et du rock,
Le Soleil, Québec, 25 octobre 1975

Moulé de cuir, les cheveux hirsutes et les rouflaquettes imposantes, on ne peut nier que Lucien Francoeur affirme magnifiquement son personnage. Pas question de se méprendre : il est de ceux qui aiment la bagarre, de ceux qui défendent leur poésie à coup de poing. Comme virilité affirmée, il n'y a pas mieux en ce moment au Québec. Et l'intérêt de ce nouveau groupe vient de ce qu'on a affaire à un phénomène du spectacle. Un nouveau style qui jusqu'ici n'avait pas cours au Québec. Reste à savoir s'il faut s'en réjouir ou non. En plus, Francoeur, même s'il est entouré de musiciens qui, ma foi, ne manquent pas d'intérêt, Francoeur ne chante pas : il crie, il hurle, tape du pied, se déchaîne de façon hystérique... mais ne chante pas. [...] Si Lucien Francoeur devient célèbre, c'est qu'au Québec, les valeurs hautement masculines d'agressivité, de force masculine, de violence tiennent encore beaucoup de place... Un phénomène, oui, Francoeur en est un. Mais c'est empaillé, dans un musée, qu'on voudrait l'admirer. Il y ferait moins de tort.

Christine L'Heureux
Malade d'Aut'Chose!, Le Devoir, Montréal, 26 février 1976

[...] sa musique de gros char convertible dévoile des images frottées à la ville, au sexe, aux machines à boules ou à coke, aux drogues, aux femmes, à l'existence nord-américaine. Le punk, après coup, lui a fourni son identité. Il a chanté à coups de poing comme d'autres meurent à coups de chaîne. Ses chansons criées en font notre "chansonnier" de gouttière, son univers c'est celui "d'la Main", du monde des stands de patates frites, des juke-box, des tavernes. Il chante pour les sans diplômes, pour les "foxeux" de cours, les délinquants, les exclus. Lucien Francoeur essentiellement est un phénomène urbain dont la vie débridée, criée jusqu'à l'exagération obscène (le micro masturbé) pose à lui seul tout le problème de la délinquance avec ses lendemains de brosse ou de dopes. Francoeur touche directement le "coeur fêlé" des drop-out. Avec eux, il a en commun un pattern psychologique : tuer le père. Francoeur rejette toute forme de domination. À bas l'autorité. C'est pour la libre circulation des corps qu'il se met en guerre contre les tabous du père. Francoeur est contre-culture car il est contre l'autorité, contre toute autorité. Pierre Voyer, dans Le Rock et le Rôle, explique bien que le conflit des générations se présente toujours de la même manière: le rejet du père commence par la libre circulation du "naturel".

[...]

Ses chansons trouvent leur unité dans l'accessibilité au corps. Son cri profanateur tue les propagandistes du sentiment sur mesure. Les corps, chez lui, portent la stigmate de la vie réelle telle qu?en elle-même : écoeurante et sublime. Ses chansons nous renvoient à la concrétude des corps. Par elle Francoeur déploie une attitude d'amour. Et même s'il charrie des sentiments en ébullition, Francoeur ne pratique pas de terrorisme sexuel. Certes son rapport concret choque. Tout cela "déconcrisse" l'esthète asexué de la revue NOUS. Cela frustre l'habitué des chairs abstraites et sans sexe. Cela désillusionne. Francoeur dit ce qui est. Le sexe est physique, visuel, tactile, tout ; sauf abstrait. Francoeur grossit la matrialité des corps jusqu'à éclatement. La désillusion est, chez lui, provocation à la conscience. Ses chansons nous remettent en position d'homme et de femme, voilà pourquoi celui-ci ou celle-ci peut accepter qu'il y ait du sauvage ou du laid dans l'oeuvre. [...] La puissance poétique est alors réelle qui débouche sur une violence que reprend musicalement les structures du rock'n'roll. En tentant d'établir de nouveaux rapports, Francoeur fait oeuvre de poésie.

Bruno Roy
Hobo/Québec : le rocker du faubourg à m'lasse,
Montréal, pp. 16-17, automne-hiver 1981

1974, Trois-Rivières, derrière la table de mixage d'où l'on opère radio / café / discothèque. Dans le courrier, le premier 45 tours d'un nouveau groupe : Aut'Chose. Dans les écouteurs, sur un beat accrocheur, des mots provocateurs. Programmation immédiate. Sur la piste, un instant de stupeur, puis le charme, ou la fuite. Et bien des gens viennent aux renseignements.

Bernard Pozier
Hobo/Québec :Topo Trifluvien pour Lucien, Montréal, p. 19, automne-hiver 1981

Puis, Francoeur, celui par qui le scandale arriva. Un style parlé, direct, tel quel et sans retouches. Que dires des paroles? Francoeur terrifié, il introduit dans le vocable des mots comme bander, crottes de nez, slipines. Le poète rock était né et se devait de faire du bruit.

Fernand Durepos
33 : Classi-rock / Prends une chance avec moé, Pop-Rock, vol. 15, #1, p. 21, 3 mai 1986

Aut'Chose propose une musique beaucoup plus originale pour l'époque, alliant le rock, le progressif, en passant par le country et surtout un style de voix jusqu'alors inimaginable, Lucien Francoeur fût sans doute le précurseur du Rap avec ses paroles récitées sur la musique. Aut'Chose allait devenir par la force des choses le lien entre les innombrables orchestres des années soixante. Comme les Hou-Lops en tête, et les tenants d'un hard rock québécois à la façon des groupes Offenbach ou Corbeau. Cependant, tant par son langage particulier alliant les propos de ruelles et les grands thèmes de la mythologie moderne (Marilyn, Janis, Jim Morrison) que par son éclectisme musical, le groupe demeure à ce jour un phénomène unique dans l'histoire musicale du Québec.

http://www.chez.com/slippermen/autchose1.htm

Aut'Chose : précurseur du RAP sans doute. Lucien Francoeur avec ses textes parlés sur des musiques de Pierre Gauthier. Tout un choc dans le rock québécois. Moi j'ai adoré ça.

Michel Adam de Québec en musique
http://www.cyberus.ca/~madam/pweba.htm#Aut'chose

J'ai suivi la carrière de Francoeur, poète, rocker, professeur, maître de l'esbroufe capable de génie, magicien des mots capable des pires bassesses. Devenu tour à tour animateur vedette à CKOI, porte-parole pour Burger King, animateur pas mal moins vedette à la télé, Lucien Francoeur, le poète, a peu à peu cédé le pas à Lucien Francoeur, le clown médiatique. Un clown qui est devenu de plus en plus triste. Après un silence total de trois ans, Francoeur, retrouvant son vieil acolyte Pierre Gauthier, vient de remonter Aut'Chose, qui livre "Dans la jungle des villes". Ce disque est inégal, partagé entre les éclats de génie musicaux et les plages presque kétaines de Pierre Gauthier, déchiré entre les rimes riches et les rimettes faciles de Francoeur. Mais le bon et le très bon supplantent de loin l'ordinaire et le mauvais sur Dans la jungle des villes.

Patrick Gauthier
Le retour de deux guerriers,
http://www.canoe.qc.ca/TempoGauhtier/gauthier_juin8-can.html

Personne n'était cool et affiché comme tel au Québec avant Lucien Francoeur et le premier album d'Aut'Chose, paru en 1975. C'est-à-dire cool en ayant conscience de l'être. [...] Avec Francoeur, pas de doute : on le sentait aux premiers mots bandés comme un cheval de Prends une Chance avec Moé («Embarque avec moé / Dans mon char de mongol / Aie pas peur on ira pas vite / Aie pas peur ch'te ferai pas mal / J'vas t'amener dans ma chambre / Écouter des records psychédéliques»), ce type-là était non seulement cool, mais brillament cool. Il comprenait ce que c'était qu'être cool en Amérique du Nord en 1975 et il avait les mots pour le dire. [...] Ce Francoeur-là était cool et salutaire parce qu'il dédouanait la part d'Amérique en chacun de nous, la revendiquait, l'exacerbait jusqu'à son point de rupture. [...] ... Francoeur a toujours continué d'affirmer son américanité et demeure en cela indécrottablement cool.

Sylvain Cormier
Du front tout le tour de l'Amérique,
Le Devoir, Montréal, 20 avril 2002.

D'autres hommages récents (et il y en a beaucoup!), s'ajouteront sous peu.
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